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Tofone Wahedi, ancien migrant, déroule le fil de son périple, de Kaboul à Calais

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Tofone Wahedi, ancien migrant, déroule le fil de son périple, de Kaboul à Calais

3 mai 2013 - La Voix du Nord - Ariane Delepierre

Tofone Wahedi vit et travaille à Calais. Il est mécanicien en confection à La Calaisienne. À l’usine de l’impasse des Salines, ses collègues connaissent son histoire. Né à Kaboul, il a dû quitter l’Afghanistan avec l’arrivée au pouvoir des talibans. Il avait 18 ans.Débute alors pour le jeune Afghan un long périple clandestin. Avant d’être un citoyen comme tout le monde, Tofone Wahedi était un migrant. Rencontre.

Derrière sa machine à coudre, il réalise l’ourlet d’une veste. L’uniforme taillé sur mesure habillera un militaire ou un policier. Ceux-là mêmes qu’il a dû fuir pendant des années. Ironie du sort.

Tofone Wahedi a appris à enfiler une aiguille à Kaboul. Après ses études au lycée, il réalise des habits pour dames dans la boutique de son frère, le salon Rhayati Touran, en plein cœur de la capitale. « Des chemises, des robes et des minijupes », précise-t-il. Dans le Kaboul de sa jeunesse, « celui du docteur Mohammed Najibullah » (président communiste de la République d’Afghanistan de 1987 à 1992), on ne parle pas de voile intégral, de burqa, de couvre-feu. « On vivait bien », sourit-il, nostalgique.

La guerre civile, la prise de sa ville natale par les moudjahidines puis la montée des talibans, l’exécution du président Najibullah plongent la capitale dans le chaos. Les habitants rasent les murs. « On marchait dans les rues de Kaboul avec la peur au ventre. Et ces bombes qui tombaient à côté de chez nous. »

« Comme un esclave » en Iran

Le sport, l’alcool, le shopping sont bannis. Le frère de Tofone doit fermer boutique. « Les femmes devaient rester cloîtrées chez elles. On n’avait plus de clientes ». Son père l’exhorte à partir hors d’Afghanistan. « Il voulait pas perdre son fils. Moi, je voulais pas quitter ma famille, ma mère, mes frères et sœurs, mes amis ».

Sa petite sœur naît la nuit où Tofone et son oncle quittent Kaboul pour le Pakistan. Ils vivent trois jours murés dans un hôtel, de peur d’être arrêtés.

En Iran, Tofone voit la France de Zidane championne du monde. « J’aime le foot et la France. C’était une belle journée. » Deux ans plus tard, il quitte seul l’Iran, « un pays où l’étranger est considéré comme un esclave ; on n’avait même pas le droit d’ouvrir un compte bancaire » – pour la Turquie.

Des nuits de marche à pied dans les hautes montagnes iraniennes, escorté avec des milliers d’exilés par les passeurs. 500 € le voyage jusqu’à la ville-frontière de Bazargan. À Istanbul, « on n’avait pas de papier mais on était libre ». Il travaille comme couturier, le seul métier qu’il a eu le temps d’apprendre. Puis la Grèce, l’Italie, où il dort dans la rue. Il passe la frontière française sans être inquiété. « C’était un samedi, il y avait beaucoup de monde. J’ai eu pas mal de chance car je n’ai jamais été arrêté », confie-t-il.

À Nice, il prend un train pour Marseille. À Paris, il est hébergé par un ami. Puis il descend en gare de Calais-ville un jour d’avril 2003, sous une chaleur caniculaire. « Pour moi, c’était une évidence, une fois en France, je devais rejoindre l’Angleterre. Je n’étais qu’à 35 km ! ». Il retrouve des compagnons d’infortune à la distribution des repas, dort dans des maisons délabrées ou dans la « jungle ». Le camp de Sangatte a été rasé. L’eldorado anglais s’évanouit rapidement : « J’ai jamais trouvé de camion. Puis je me suis dit : qu’est-ce qu’il y a de plus, de mieux là-bas ? Je n’aurais toujours pas de papiers. »

Retourné deux fois au pays

Tofone sympathise avec le président de Salam, Jean-Claude Lenoir, et son épouse. Si aujourd’hui il a son titre de séjour valide jusqu’en 2018, un emploi stable, c’est en partie grâce à eux, qui l’ont aiguillé dans le dédale des démarches administratives. Mais aussi au « destin ». Il lui a fait rencontrer une Calaisienne, avec qui il a eu une petite fille, Lina, aujourd’hui âgée de 8 ans. « Si j’étais resté à Kaboul, je serais peut-être mort. Je ne regrette pas ma vie même si je n’ai pas pu la choisir », confie-t-il après un silence. Ceinture noire de taekwondo il aurait aimé enseigner cet art martial en France. « Mais sans diplôme, c’est compliqué… »

Son premier job, avant celui de La Calaisienne obtenu sur CV, il l’a décroché au Chênelet, une association d’insertion professionnelle à Landrethun-le-Nord. Il jardinait et affûtait les outils pour couper le bois. « C’était une bonne expérience et le fait de travailler en toute légalité, sans se cacher, ça fait du bien. C’est important pour un être humain vous savez. »

Il suit toujours de près l’actualité de son pays. Il a pu y retourner deux fois, en 2010 et 2012. Les siens lui manquent. « Rien n’a vraiment changé là-bas. Ils vivent toujours sous tension, avec les bombes. »

Cette année, Tofone demandera sa naturalisation. « Je travaille comme tout bon citoyen. Je pense y avoir droit après toutes ces années. J’espère qu’Emmanuel Valls me donnera une réponse favorable… »

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