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Sahil, 17 ans, sur les trottoirs parisiens : « Où aller d'autre ? »

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Sahil, 17 ans, sur les trottoirs parisiens : « Où aller d’autre ? »

23 décembre 2009 - Rue 89 - Zineb Dryef

Venus d’Afghanistan, des jeunes - certains n’ont pas 16 ans - dorment sur les berges du canal Saint-Martin depuis plusieurs mois.

C’est la guerre qui les a jetés à 8000 kilomètres de chez eux, dans les rues du Xe arrondissement de Paris.

Ce mardi soir, ils sont plusieurs dizaines sous le pont de la rue Louis-Blanc, agenouillés près du feu, suffisamment proches les uns des autres pour se tenir chaud.

Sahil a 17 ans, il parle anglais. Il est à Paris depuis vingt jours, peut-être trente, il ne se souvient pas. Toutes ses nuits, il les a passées là. De longues nuits. Interminables, glacées.

Sahil - ce n’est évidemment pas son vrai prénom - porte un sweat à capuche blanc et une écharpe beige. Pas de manteau, pas de bonnet, pas de gants. « J’ai froid mais ça va », répète-t-il. La peau mate, les yeux légèrement étirés et une fine barbe noire ; il est très beau.

Sahil a quitté Jalalabad en septembre. C’est son cousin, plus âgé, qui lui a procuré l’argent et les faux papiers nécessaires à son départ. C’est par avion qu’il rejoint la Grèce. Là, un de ses amis le loge et le nourrit moyennant quelques euros. La colocation dure deux mois avant un nouveau vol vers l’Italie. Le séjour tourne court, il faut repartir vite, la police est plus « vigilante » qu’ailleurs et surtout, pour Sahil, la destination à atteindre est la France, le « pays des droits de l’homme ». A la mi-novembre, il descend enfin à la gare de Lyon.

L’entretien est régulièrement interrompu pour traduire les questions aux autres garçons. « Je n’ai jamais pris l’avion », intervient Khaled, 16 ans, « avec les autres, on a pris un camion pour l’Iran. »

Sahil reprend. Du quai de la gare, il a rejoint les berges du canal, point de ralliement des réfugiés. « Où aller d’autre ? Je suis venu seul, je suis seul. » Il ne connaît personne d’autre à Paris, ne parle pas français et n’a plus un rond.

Entre les repas et les visites de la police, l’attente

Les journées qu’il raconte sont « pleines d’attente ». De quoi ? « Je ne sais pas », répond-il. Répétitif, son quotidien est réglé par le rythme des distributions de repas et des visites de la police :

« Ils nous réveillaient à 7h00 en criant “Les Afghans ! Les Afghans ! Il faut partir ! ” Depuis une semaine, ils ne viennent plus. Je crois que c’est grâce aux associations. »

Après la police et les associations qui distribuent du thé et pain vient la sombre perpective d’une journée qui commence et de tout ce temps à tuer :

« On ne sait pas quoi faire alors on marche. »

Par groupe de dix, ils traînent leur ennui d’un quartier à l’autre, toujours les mêmes : Belleville, gare de l’Est, les grands boulevards. Leur ennui et leur faim car la plupart des garçons - ceux qui ne sont pas hébergés par les associations - ne connaissent que deux repas par jour. Le thé et pain du matin, et la distribution de 19 heures.

« Au revoir », lance Khaled en français. Avec un autre adolescent de son âge, ils vont marcher le long du canal pour se dérouiller les jambes. Le feu est éteint.

« En Afghanistan, je ne dormais pas dehors. Mais ici, il n’y a pas la guerre »

Contrairement à Sahil, Khaled ne dort pas sous les tentes. Il fait partie des jeunes pris en charge par l’ASE (Aide sociale à l’enfance). Il est logé dans un hôtel avec deux autres Afghans de son âge et suit des cours de français. Mais le soir, il revient près du feu pour ne pas rester « tout seul ».

Sahil voudrait lui aussi dormir dans un lit, apprendre la langue, aller à l’école. Même si c’est dur, il ne veut pas repartir :

« Je ne dirai pas à ma mère et à mon frère de me rejoindre, c’est encore trop dur. La vie n’est pas meilleure, le quotidien est même pire. En Afghanistan, j’avais une famille, je ne dormais pas dehors. Mais ici, il n’y a pas la guerre. Je ne peux pas retourner là-bas. »

L’entretien se poursuit dans un café. A l’entrée, Sahil a eu l’air d’hésiter, craignant peut-être d’être mis dehors. Il n’a pas l’habitude des cafés et des magasins. Il les regarde depuis le trottoir. Sahil parle de sa faim :

« Je n’avais jamais eu faim en Afghanistan. J’ai la tête qui tourne. Là-bas (sous les tentes, ndlr), il y en a qui ont tellement faim qu’ils ont en mal au ventre. Ils restent allongés et ils ne se lèvent que pour aller à la distribution. La nuit, on a du mal à dormir parce qu’on a faim. C’est très dur. »

Il s’éclipe de longues minutes. Lorsqu’il revient, il ne cache pas avoir utilisé les toilettes pour se rafraîchir. Les douches prises dans les locaux voisins d’une association, sans être rares, sont soumises à des horaires strictement matinaux.

Avant de nous quitter, Sahil, qui a répondu à beaucoup de questions, veut poser la sienne :

« Ca va durer longtemps ? »

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