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RUSSIE. Tadjiks, ces indésirables

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RUSSIE. Tadjiks, ces indésirables

7 février 2012 - Nouvel Obs - Boris Marois et Anaïs Gerbaud

Avec plus de 500.000 ressortissants à Moscou, les Tadjiks, originaires d’Asie centrale forment la première minorité ethnique et sont l’objet de discriminations et violences policières.

Dans le quartier de Ryazansky, au sud-est du grand Moscou, Shodibek partage son modeste appartement avec sa femme Nozigul, son fils, son frère et une nièce. Une autre famille vit avec eux. En tout, ils sont une quinzaine originaires du Tadjikistan. La résignation se lit sur leurs visages fatigués.

Assis en tailleur, traditionnel bonnet en laine sur la tête, Shodibek raconte son arrivée à Moscou depuis le Pamir, sa région natale. C’était en 1998 : "Je suis arrivé par le train. J’ai commencé à travailler comme manœuvre dans un bazar. " Un très mauvais souvenir : "Nous étions constamment harcelés par la police. Si on ne leur donnait pas de bakchich, ils nous prenaient nos passeports ou nous frappaient."

Pendant six ans, Shodibek a subi les violences des policiers dans le commissariat 51, à côté du marché. Pour lui, aucun moyen de se défendre : "J’étais en situation irrégulière. Je n’avais aucun droit." Maintenant ça va mieux : Shodibek a des papiers et il a pu changer de travail.

Selon une militante de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (FIDH), spécialiste des discriminations contre les migrants en Russie, ces violences policières contre les immigrés sont davantage dues à la corruption latente qu’à des comportements purement racistes : "Les policiers, notamment à Moscou, viennent souvent de la campagne et leur salaire est peu élevé. Ils sont tentés d’arrondir leurs fins de mois en rackettant les migrants, en particulier les minorités visibles dont font partie les Tadjiks."

Des policiers zélés

Il y a deux mois, cette violence s’est accrue. Comme les Tchétchènes il y a quelques années, les Tadjiks ont subi les tensions entre la Russie et leur pays d’origine. Le 8 novembre 2011, deux pilotes russes sont condamnés par le Tadjikistan à huit ans et demi de prison, notamment pour "franchissement illégal de la frontière".

La machine s’emballe : en représailles, Moscou accuse ces migrants de propager le VIH ou la tuberculose et d’être des criminels. La peur est relayée dans les médias et les xénophobes s’emparent du mouvement.

De jeunes militants du parti Russie Unie manifestent devant l’ambassade du Tadjikistan : "Ne mordez pas la main qui vous nourrit". Le Service fédéral des migrations annonce l’expulsion de 100 Tadjiks dans un premier temps. Selon la Fédération des migrants de Russie, 1.500 sont interpellés. Il est question d’interdire l’accès à l’emploi à tous les Tadjiks alors qu’ils occupent de nombreux postes, notamment sur les chantiers de Moscou. "C’était terrible, se souvient Shodibek. Beaucoup d’entre nous ont été battus par la police avant d’être emprisonnés et leurs passeports déchirés. On avait peur d’aller au travail."

Ce climat délétère a duré à peine deux semaines. Dès que le tribunal tadjik a relaxé les pilotes, l’Etat russe a aussitôt calmé le jeu. "Maintenant, la pression est redescendue", confirme Shodibek. Selon la spécialiste de la FIDH, au total "300 expulsions ont été officialisées, mais elles se chiffrent certainement au-delà". De source diplomatique, 2.327 immigrés ont été expulsés vers le Tadjikistan sur l’ensemble de l’année 2011. Un chiffre bien inférieur aux 3.157 expulsions de 2010. Le ministère de l’immigration russe a pourtant accentué la pression sur les Tadjiks au moment de l’affaire des pilotes.

S’il est difficile de connaître le chiffre exact des expulsions ordonnées par Moscou, les autorités russes ont aussi joué la carte de la menace. Des témoins attestent de descentes de police dans plusieurs lieux de travail employant des Tadjiks. Les agents ont ordonné aux patrons de leur fournir la liste de ces travailleurs immigrés.

Motivées par l’argent, "les forces de police anticipent les injonctions politiques", affirme même la spécialiste de la FIDH. Le comité Assistance civique raconte par exemple l’histoire d’un Tadjik arrêté à l’aéroport de Domodedovo à Moscou, le 18 novembre. Apeuré, l’homme a dépensé tout son argent dans un billet d’avion à destination de Douchanbé, la capitale tadjique. Avant d’embarquer, un agent de police lui a demandé 2.000 roubles. Pourquoi ? "Pour nos pilotes qui ont été insultés", a rétorqué celui-ci. Sans le sou, le migrant a été retenu au décollage et a dû rester à Moscou. Un comble.

Ces méthodes rappellent celles utilisées contre les Géorgiens pendant les années Poutine. En 2006, 5.000 Géorgiens avaient été expulsés de Russie, lorsque Tbilissi avait accusé des ressortissants russes d’espionnage. Pour la militante de l’organisation des droits de l’homme, Medvedev "est plus lisse que Poutine" et se focalise moins sur un groupe en particulier. Pourtant, d’après une de ses études, cette souplesse est illusoire. "Il donne un signe clair en appelant à expulser en permanence et pas seulement de temps en temps". Conséquence : la pression des forces pourrait devenir quotidienne.

"Je déteste cette ville"

Tohir Kalandarov, anthropologue d’origine tadjique à l’Académie des sciences de Moscou, estime le nombre de ses compatriotes à "environ un million en Russie, dont 60 % sont basés à Moscou et dans sa province".

D’après le chercheur, "l’immense majorité vient pour des raisons économiques". Comme tous les résidents de l’appartement de Shodibek, Hungoma a dû se résoudre à partir : "Au Tadjikistan, je suis institutrice. C’est un bon statut social mais c’est très mal payé." À Moscou, la jeune femme travaille dans une usine de pinces à cheveux. "Je déteste cette ville, murmure-t-elle. Je ne m fy sens pas libre." Dans l’assemblée, tout le monde acquiesce. Après un long silence, Amonbek, grand, le visage émacié, prend la parole : "Si on gagnait la moitié de ce qu’on gagne ici au Tadjikistan, on rentrerait au pays sur le champ."

Lire aussi le portrait de Muyassar, un jeune Tadjik victime d’une agression à caractère xénophobe.

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