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Que reste-t-il de la jungle de Calais ? Des épines et les migrants

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Que reste-t-il de la jungle de Calais ? Des épines et les migrants

18 avril 2012 - Rue 89 - Renée Greusard, Audrey Cerdan

Il y a près de trois ans, Eric Besson, alors à l’Immigration, faisait détruire « la jungle » des migrants. Rue89 est retourné dans le Pas-de-Calais voir ce qui a changé.

Les migrants avaient surnommé ce petit bois « la jungle ». Le 22 septembre 2009, à 7h30 du matin, le ministre de l’Immigration Eric Besson la faisait démanteler.

Huit cents personnes, d’origine afghane pour la plupart, vivotaient pourtant là en attendant un passage pour l’Angleterre et une vie meilleure là bas. La jungle était devenue leur « maison ».

Deux ans, six mois et dix-sept jours ont passé. Lundi 9 avril, nous retrouvons Sylvie Copyans dans un café accolé à la gare du centre-ville. La secrétaire générale de Salam, association emblématique d’aide aux migrants à Calais, raconte de sa voix un peu rocailleuse la fin de la jungle :

« Il y avait plus rien, c’était comme cette table, même plus un brin d’herbe. C’était un champ mort : tout avait été détruit.

Aujourd’hui, la végétation est revenue et c’est un peu comme avant. Il y a des arbres avec des épines qui ont repoussé, des sacs de couchage qui ressortent de terre. »

Les migrants qui dormaient dans ces duvets sont aujourd’hui ailleurs. Cécile Bossy, coordinatrice des projets migrants à Médecins du monde, explique :

« Les personnes ont été chassées mais elles n’ont pas disparu. Elles se sont simplement dispersées dans le Dunkerquois et le Calaisis. D’où l’arrivée de migrants à Norrent-fontes, à Stenvoorde, à Dunkerque... »

Eric Besson : « Ça s’est bien passé, non ? »

A l’époque du démantèlement, Eric Besson s’était dit satisfait. La destruction de la jungle allait gêner les passeurs dans leur « travail » et après le passage des bulldozers, il s’était félicité :

« Ça s’est bien passé, non ? Nous avons restauré l’état de droit sans violence. Nous avons cassé l’outil de travail des passeurs. »

Les migrants sont-ils aujourd’hui libérés des passeurs ? Certainement pas, répond Sylvie Copyans.

« La destruction de la jungle a rendu les migrants encore plus fragiles. Ça les a remis encore plus facilement entre les mains des passeurs.

Parce que même si la jungle n’était pas un camping quatre étoiles, quand vous êtes à la merci des CRS qui vous poursuivent, qui vous traquent en permanence, vous n’avez qu’une envie : c’est de partir le plus vite possible. Les passeurs en profitent évidemment. »

Les ONG et les associations avaient prévenu : on empêche pas un migrant de bouger.

Chassés, les migrants se sont éparpillés

Si on chasse un migrant, il reprend la route, comme il l’a toujours fait. Partout dans la région et à Calais, de petits camps, de nouvelles jungles, de nouveaux squats voient régulièrement le jour. La même histoire se reproduit sans cesse.

Les policiers détruisent un camp de migrants. Les migrants en reforment un autre, ailleurs. C’est sans fin, et tous les bénévoles des associations parlent d’un véritable harcèlement policier répétitif.

« A chaque fois, c’est le même processus. On les fait sortir et on balance leurs affaires dans des bennes. Ça peut sembler dérisoire, mais quand vous n’avez que ça dans les mains, les photos de vos proches, des médicaments et un mobile, le monde s’écroule. »

Sylvie Copyans s’arrête de parler. De l’autre côté de la vitre du café, un homme, le regard hagard, passe dans la rue.

« Et ben voilà, ça c’est Mouhamad. Il est paumé et il passe ses journées à marcher comme ça. Imagine, tu marches toute la journée. T’as pas de vie, t’as rien. Ça, ça fait des dégâts, l’errance. »

Un médecin : « Tout ça crée des pathologies »

A Dunkerque, le lendemain, Mathieu Abt, médecin vacataire pour Médecins du monde, s’apprête à aller proposer des soins à la quarantaine de migrants réunis dans un camp proche, celui de Téteghem.

Il analyse cette « détresse psychologique des migrants, plus forte qu’avant ». Et explique :

« Quand les gens sont installés durablement dans un camp, ils ont le temps d’identifier les structures de soins.

Mais là, dès qu’ils s’installent quelque part, on les met dehors, sans rien leur proposer d’autres. Tout ça crée des pathologies. On a beaucoup plus d’addictions à l’alcool et cannabis par exemple. »

Rebaz est malicieux. Il sourit, charrie ses potes, me demande mon compte Facebook, mais il veut aussi me dire quelque chose à l’écart des autres.

« Les médecins nous donnent du Tramadol pour nous soigner, mais les gens, ici, ils l’utilisent comme une drogue. Ils essayent de se défoncer. Ils prennent parfois une plaquette de médicaments en une journée, alors qu’ils sont censés prendre deux cachets seulement ! »

Avec le Tramadol, « ils essayent de se défoncer »

Rebaz insiste pour que j’en parle aux médecins. Julien, interne en médecine, répond qu’ils sont déjà au courant. Le problème est compliqué. Que faire ?

« A la base, ils les prennent vraiment pour les douleurs notamment dues au fait qu’ils dorment dans des conditions qui ne sont pas faciles, dehors.

On essaye d’en donner le moins possible, de donner les doses minimales. On ne donne pas de Tramadol pur, on donne de l’Ixprim qui est un mélange de Tramadol et de paracétamol. »

L’ambiance sur les distributions n’est pas morose pour autant. Elle est même plutôt joyeuse. Les migrants mangent les plats proposés par les associations. Ils chahutent, rient.

Il y a des Iraniens, des Irakiens, des Afghans, beaucoup d’Erythréens, de Soudanais. L’histoire des migrants de Calais se construit au rythme de l’actualité internationale. Sylvie Copyans est sûre que des Maliens vont bientôt arriver.

Elle s’étonne des solutions envisagées pas les gouvernements face à des réalités humaines politiques si complexes.

« Maintenant la mode c’est de faire des murs. Ils vont faire un mur en Grèce. Mais ce n’est pas un mur ou un barbelé qui va les empêcher de venir. Ce qu’il faudrait, c’est qu’ils puissent rester chez eux.

La plus grande partie des réfugiés tentent d’abord le pays voisin. S’ils viennent c’est qu’ils n’ont plus le choix. »

En Iran, Omar était un photographe en danger

Omar illustre parfaitement les propos de Sylvie Copyans. Ses yeux verts translucides et son sourire hantent longtemps après la rencontre à Calais, entre la rue de Moscou et la rue Lamy.

Ici, les associations de la Belle étoile et de Salam distribuent des repas chaque jour aux migrants. Sur le chemin vers les pâtes et la soupe, la discussion s’engage.

Omar est iranien, photographe. Cela fait dix-huit jours qu’il a quitté sa ville, Ispahan. Il n’avait plus le choix. Il a pris en photo la répression d’une fête traditionnelle « Chahar Shanbe Suri » :

« C’est une fête où les garçons et les filles sautent par dessus des feux en se tenant la main. Ils ont commencé à frapper les gens, j’ai pris des photos. Ils ont emmené un de mes amis, j’ai compris que j’étais en danger. J’ai fui. »

Omar a voyagé dans des containers, en voiture, à pied. Il a laissé son fils de 3 ans et sa femme en Iran.

Et les Calaisiens, comment vivent-ils aujourd’hui cette présence diffuse des migrants ? Sylvie Copyans explique que la solidarité n’a pas décru. Quand Salam les a appelés à l’aide, les Calaisiens ont toujours répondu présents.

« Je pense à un Kurde qui s’était caché sous un camion et qui avait eu la jambe prise dans la roue. Il avait été amputé et on avait besoin d’argent pour la prothèse. Les Calaisiens ont donné 5, 10 ou 15 euros, mais ils nous ont aidés ! »

Il y a quatre ans, nous avions publié un article sur Mamie Mireille. Mère de onze enfants et quinze fois grand-mère à l’époque, cette Calaisienne hébergeait des migrants presque chaque soir chez elle. Dans son salon et sa cuisine, elle les laissait dormir par terre. Elle allait prendre leur linge sale et le lavait. Elle leur ramenait des marmites de pâtes géantes.

« Ah, si je peux faire plaisir, je fais plaisir. »

Mamie Mireille : « Ils sont plus fatigués »

Nous avons encore toqué à sa porte et Mireille nous a ouvert. Dans la télé, il y a un documentaire animalier. Des Bambi poursuivis par des tigres. La grand-mère baisse le son et parle de ceux qu’elle appelle ses enfants. La voix frémit un peu sous l’émotion :

« Pour eux c’est plus difficile. Je les vois sur les routes, ils sont plus fatigués. C’est dur. Je les vois se laisser prendre par les CRS alors qu’avant, ils étaient sur le 220 volts. Les CRS y couraient pas assez vite pour les réfugiés.

Ils sont venus à Calais pour aller en Angleterre, pas pour faire du mal. »

Mireille ne peut plus héberger de migrants parce que son propriétaire a changé. Le nouveau est un Parisien « tout à fait raciste », dit-elle. Et puis Mireille est malade. « La maladie des os de verre. »

« Je n’ai plus la force. Je préfère ne pas accueillir de migrants que de les recevoir moins bien qu’avant. Mais c’est un choix que j’accepte dans le chagrin. Je ne pourrai plus jamais être heureuse comme avant. »

Mireille est désolée de ne pouvoir faire plus. Nous l’avons quittée secouée.

Epilogue

On a revu Mouhamad en train d’errer, ailleurs, mais toujours dans Calais. Toujours en train de marcher.

Pour les migrants, Londres reste aussi attractive qu’avant. Ils ne rêvent plus tellement d’y être régularisés. Ils rêvent d’une vie sans contrôle d’identité, sans errance.

Omar nous a d’ailleurs laissé un message terminé par une drôle d’annonce :

« Et au fait, je suis en Angleterre ! »

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