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« Qu'est-ce que vous foutez là ? » : à Calais, juste avant l'expulsion du camp

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« Qu’est-ce que vous foutez là ? » : à Calais, juste avant l’expulsion du camp

2 juillet 2014 - Rue89 - Gaspard Glanz

Ce mercredi matin, la police a évacué le principal camp de migrants de Calais. Notre reporter, qui y a effectué plusieurs séjours, nous raconte à quoi ressemblait la vie dans ce camp ces derniers jours.

John vient de la région de Kunar en Afghanistan et fait partie des grévistes de la faim. A 50 ans, laissant femme et fils pour rejoindre son eldorado britannique via la remorque d’un camion, il ne pensait pas se retrouver bloqué dans l’enfer de Calais pendant quatre mois.

Chaque jour, il évite les patrouilles de police et tente de monter par ses propres moyens dans un camion garé sur le parking du port. Il ne fait pas partie des migrants qui prennent le risque de se faire voler, sous la menace d’une arme, les mille euros demandés par les passeurs afin de s’assurer une traversée moins risquée.

À l’hôpital, on lui refuse les soins

Au début du mois de mai, alors qu’il buvait son café assis à l’entrée d’un campement sauvage de la « jungle » calaisienne, un policier lui a fracturé le nez d’un seul coup de pied, affirme-t-il, après avoir pris soin de retirer son matricule. Une histoire qu’il n’est pas le premier à raconter : nombreux sont les migrants du camp qui portent des bandages aux bras et aux jambes, victimes de fractures provoquées par des matraques télescopiques.

La première fois que John se rend à l’hôpital, seul, on lui refuse les soins. Il faudra qu’il revienne une semaine plus tard avec le visage boursouflé et accompagné d’un bénévole associatif, pour qu’un médecin accepte enfin de l’examiner, et de lui retirer un caillot de sang coagulé dans les sinus.

Jamal, qui est originaire de Jalalabad en Afghanistan, explique que les Syriens ont surnommé un policier calaisien « Batista » pour sa frappe du gauche si évocatrice du footballeur brésilien. Il fait aussi la description de « Madame Natacha », la femme officier qui donne des grandes claques aux Afghans pour les mettre en colère et provoquer l’outrage à agent. « Vos policiers français sont les mêmes que chez nous, ils n’ont juste pas de barbes », rajoute John avec un sourire narquois.

Blessé par balle par un tireur embusqué

Adam a raconté son histoire à tous les journalistes qui sont passés sur le « camp Salam », du nom de l’association qui fournit les repas aux migrants, ces trois dernières semaines. Ce Soudanais de 45 ans montre sa blessure par balle, provoquée par un tireur embusqué dans la nuit du 17 au 18 juin. Un tireur Calaisien de 22 ans, dont beaucoup aimeraient qu’on ne souligne pas trop sa proximité présumée avec les réseaux locaux de l’extrême droite identitaire. Une histoire qui rappelle celle du migrant tué au fusil de chasse dans la même ville au début du mois de février.

Une nuit – il est 3 heures –, je discute avec trois Erythréens lorsque deux individus s’approchent comme sortis de nulle part. Ils portent de grosses montres au poignet et sont bien mieux habillés que nous : « What the fuck are you doing here ? » (« Putain, mais qu’est-ce que vous foutez là ? ») disent-ils en riant.

Les deux hommes se présentent comme des Albanais vivant à Londres, ils ont visiblement moins de 30 ans et parlent un anglais parfait. Ils brandissent fièrement un passeport britannique.

A la simple vue de ces deux individus, les migrants avec qui nous discutions s’en vont immédiatement. C’est la même attitude de fuite que l’on observe chez eux lorsqu’on les interroge sur les mafias qui seraient présentes aux abords du port.

Les deux Albanais me signifient qu’il vaudrait mieux que je quitte les lieux, avant d’ajouter « Faites bien attention à vous » et de disparaître dans la nuit aussi vite qu’ils sont apparus.

La plage la plus laide du monde

Le drame de Calais ne se résume pas aux camps de réfugiés : il y a aussi ce no man’s land situé près de l’ancien « terminal Est », bordé par la fameuse « jungle » cachée dans les dunes de sable, parmi les barbelés, les murs en bétons et les caméras infrarouges. La plage la plus laide du monde.

Là ou sans témoins pour le raconter, des migrants subissent quotidiennement le racket des mafias et les violences policières.

Huit mois. C’est le temps moyen qu’il faut à un migrant Afghan ou Syrien pour s’échouer à Calais en passant par la Turquie, la Grèce, l’Albanie, la Croatie et l’Italie.

Certains sont arrivés depuis plusieurs mois, sans dire à leur famille dans quelles conditions ils tentent chaque nuit de franchir la frontière avec l’Angleterre. Il est trop lourd pour eux d’assumer que leur vie en France se résume à la misère la plus totale.

Les aides sociales, le statut de réfugié ou celui de demandeur d’asile en France ne les intéressent pas, ils sont en transit pour les îles britanniques.

Abandonnés par les services publics et les autorités locales, ils ne peuvent plus compter que sur les associations et les bénévoles pour ne pas mourir de faim. Mais cet écosystème est fragile : il est tributaire des expulsions de squats et des rassemblements de migrants, qui ont surtout le désavantage d’être trop visibles aux yeux de certains Calaisiens. L’histoire du centre de Sangatte se répète.

Plus de tentes et une nourriture rationnée

Depuis que la police a détruit le camp « des Afghans et des Syriens » le 28 mai, la situation est encore pire pour ceux qui se sont réfugiés 150 m plus loin, dans « l’aire des repas », un quai désaffecté transformé en camp de réfugiés autogéré où cohabitent de nombreuses nationalités (tous viennent de pays en guerre ou en conflit ethnique).

Ces migrants n’ont plus de tentes pour se protéger du froid ou de la pluie, alors ils dorment sur le macadam, les uns contre les autres. Des toilettes chimiques récemment installées en nombre insuffisant, il ne reste aujourd’hui qu’un amoncellement de déjections infâmes qui donne la nausée lorsque l’on s’en approche de trop. L’unique point d’eau n’est pas potable, et il n’y a aucune possibilité de prendre une douche.

Depuis le 28 mai, l’afflux des migrants sur le nouveau camp a obligé les associations qui préparent les repas à rationner les portions. Certains migrants ne mangent pas pendant plusieurs jours.

C’est le tribunal administratif qui a décidé que le camp de l’aire de distribution des repas ou « camp Salam » devait être évacué. Le préfet du Nord l’avait annoncé à la mi-juin : les migrants qui veulent rester en France ont la possibilité de demander l’asile, mais les autres doivent quitter Calais sur le champ.

Vidange des centres de rétention

Pour protester contre cette mesure et contre leurs conditions d’accueil en France, une trentaine de migrants se sont mis en grève de la faim. Peine perdue : leur tente, située en plein milieu du camp Salam, rue de Moscou, sera évacuée comme les autres.

Ce mardi, des militants de la Cimade (une des seules associations françaises autorisées à se rendre dans les centres de rétention) ont annoncé qu’ils constataient une vidange inhabituelle des principaux centres de rétention administratifs du nord de la France, ce qui précède généralement une intervention massive des forces de l’ordre sur un rassemblement d’étrangers en situation irrégulière.

Ils craignent que les migrants arrêtés lors de l’évacuation du camp Salam ne soient dispatchés dans ces centres, en vue d’une expulsion vers leur pays d’origine pour ceux dont la situation le permettrait. Les autres seraient libérés à des centaines de kilomètres de Calais. Comme en 2009, lors de l’évacuation de la « jungle », un camp de tentes planté dans les dunes et la végétation aux abords du port.

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