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Pas d'autre issue que la fuite

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Pas d’autre issue que la fuite

14 novembre 2011 - Courrier International - El Pais - Angeles Espinosa

Etudiants, ingénieurs, artistes, beaucoup de jeunes adultes iraniens veulent quitter le pays à tout prix. Et ce ne sont plus seulement les militants politiques qui cherchent à partir, mais aussi des cadres privés d’avenir professionnel et personnel, témoigne El País.

“Nous ne sommes pas engagées en politique mais la situation est devenue trop triste. Il n’y a aucun avenir”, confient F. et sa sœur M., respectivement âgées de 25 et 28.ans. Les deux jeunes femmes sont artistes. “L’absence de liberté nous mine”, résument-elles en expliquant qu’elles ont entamé des démarches afin d’émigrer au Canada. Depuis la réélection controversée de Mahmoud Ahmadinejad il y a deux ans, des milliers de jeunes ont comme elles décidé de quitter l’Iran. Il n’y a pas de chiffres officiels, mais les ambassades européennes à Téhéran confirment que les demandes de visas d’étudiants ont fortement augmenté. “Nous ignorons s’ils comptent revenir, mais il ne fait aucun doute que de nombreux jeunes veulent quitter le pays”, signale un fonctionnaire d’un consulat. Pour le gouvernement iranien, ce phénomène est une “exagération de journalistes”, selon la formule du ministre de l’Education. Et pourtant, l’ancien président Ali Akbar Hachemi Rafsandjani en a fait état l’été dernier lors d’une réunion avec un groupe de jeunes diplômés. “Le comportement de certains responsables politiques engendre une fuite des cerveaux”, a-t-il déclaré.

Un professeur d’une école de langues privée de Téhéran où les inscriptions ne cessent d’augmenter depuis 2009 confirme que 80 % de ses élèves “apprennent une deuxième langue étrangère afin de pouvoir quitter le pays”. C’est le cas du couple Maryam et Rezo*, 30 ans. Respectivement architecte et urbaniste, ils cherchent à parfaire leur connaissance de l’anglais. “Avant, nous travaillions dans notre secteur mais avec la dégradation de la situation économique, nous avons dû accepter des emplois ne correspondant pas à notre formation”, expliquent-ils. Aujourd’hui, l’inflation, qu’ils qualifient de “vertigineuse”, l’absence de méritocratie (“pas d’ascension sociale et professionnelle sans être pistonné et sans un bon carnet d’adresses”) et le peu de droits civiques les ont conduits à entreprendre des démarches pour émigrer vers un pays occidental.

Leur objectif ? “Pouvoir progresser professionnellement grâce à nos compétences et vivre dans un pays où l’on respecte la dignité humaine.”

Comme la majorité des personnes interrogées dans la capitale iranienne, ces jeunes gens ne sont pas des militants politiques mais ils disent se sentir proches des réformistes. “Nous voulons la séparation de la religion et de la politique ainsi qu’un gouvernement élu par le peuple”, soulignent-ils. Pour l’instant, ils ne sont “pas très optimistes” sur d’éventuels changements en Iran et ne comptent pas revenir dans un futur proche.

Ce phénomène de fuite n’est pas nouveau. Un rapport du Fonds monétaire international (FMI) estimait déjà en 2006 que cette saignée des talents coûtait au pays plus de 29 milliards d’euros par an. Mais les choses vont encore plus loin. Il ne s’agit plus seulement d’activistes politiques et de militants des droits de l’homme qui ont dû choisir l’exil pour éviter la prison. Ou de ceux qui, après un séjour en prison, ont préféré payer un passeur pour se rendre en Turquie et y demander le statut de réfugié. Non, il s’agit de jeunes diplômés qui parlent une ou deux langues étrangères et qui ne croient plus en l’avenir de leur pays. Le cas d’Ali*, 30 ans, ingénieur en mécanique qui travaille dans le secteur des hydrocarbures (l’un des mieux payés du pays), confirme que ces exils volontaires répondent à l’absence de perspectives à titre personnel et social. “Dans ce pays, tout s’oppose à notre développement, que ce soit sur le plan professionnel ou personnel”, déplore cet ingénieur qui parle anglais et français. Ali a toujours eu en tête d’émigrer, mais jusqu’à présent les liens familiaux le retenaient. Aujourd’hui, il est prêt à sauter le pas. “Je veux vivre dans une société où mon travail sera récompensé et dans un environnement tranquille pour élever mes enfants”, justifie-t-il.

“Des enfants ? Pour quoi faire ?” lâche avec amertume Z., une informaticienne qui trouve la vie en Iran de plus en plus insupportable. Mariée avec un cadre, elle a beau bénéficier d’une bonne situation économique, elle envisage de recommencer sa vie dans un autre endroit du globe. “Ce pays s’enfonce chaque jour davantage.”

“Le gouvernement s’immisce dans les aspects les plus intimes de notre vie, et on se sent comme étranger à ce pays et à ses institutions”, résume Hosein*, fonctionnaire et célibataire. Ce jeune ingénieur civil de 29 ans essaie depuis trois ans d’obtenir un permis de travail à l’étranger. Il veut s’éloigner mais se dit “prisonnier” des difficultés que rencontrent ses habitants “pour obtenir des visas dans 90 % des pays du monde”.

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Repères

La vie quotidienne est difficile pour la plupart des Iraniens. Travail, logement, accès à Internet, tout relève du parcours du combattant. Pour louer un appartement, il faut ainsi verser une caution exorbitante que très peu d’Iraniens peuvent payer, même s’ils sont salariés. De ce fait, nombre de jeunes couples mariés vivent chez leurs parents. Internet est censuré et son accès contrôlé : l’été dernier, les autorités ont annoncé la création d’un “Internet 100 % iranien”,

évidemment contrôlé et filtré par l’Etat, et notamment par les gardiens de la révolution, les pasdarans. Ces derniers détiennent une part majoritaire du secteur des télécommunications du pays. Ces jours-ci, l’introduction sur le marché iranien de deux nouveaux réseaux 3G pour smartphones a permis au pouvoir iranien de renforcer ce contrôle en ligne, notamment grâce à la géolocalisation des utilisateurs.

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