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Nouvelles de Calais : les migrants sont toujours là

Soutenons, aidons, luttons, agissons
pour les migrants et les pays en difficulté

On a lu, on a vu

Nouvelles de Calais : les migrants sont toujours là

22 mai 2013 - Blog Le Monde - Julia Druelle

Pour les Calaisiens, tous les migrants sont des "Kosovars " : sur la Cote d’Opale, l’afflux de réfugiés a commencé avec la guerre du Kosovo à la fin des années 1990 et le terme est resté . Le panneau placé à l’entrée de l’agglomération procède à une juste actualisation : entre Wismar et Duisbourg, villes jumelées avec Calais, quelqu’un a inscrit Khartoum et Kaboul. Les réfigiés d’aujourd’hui viennnent souvent, en effet, du Soudan et d’Afghanistan.

Après avoir franchi une première fois la frontière de l´espace Schengen, en Grèce ou en Italie, ces errants arrivent en France, face à l’Angleterre. Traverser les 34 kilomètres du détroit du Pas-de-Calais est une obsession collective. Savent-ils que le Royaume-Uni vient d’annoncer un durcissement des lois relatives à l’immigration ? “C’est plus facile de travailler en Angleterre”, croit savoir Rohmiuh, un jeune Afghan. Une rumeur dit même qu’il serait relativement facile d’y travailler sans papiers. Beaucoup d’entre eux maîtrisent l’anglais et certains ont de la famille ou des amis d’amis en Angleterre. Qui sont les passeurs ? A demi-mots on cite la mafia albanaise sans épiloguer . Les journaux locaux évoquent des filières afghanes ou kurdes. Le prix versé varieraient de 700 à 1000 euros.

« C’est moi le roi de cette jungle »

18h15, la camionnette de l’association Salam (Soutenons, Aidons, Luttons, Agissons pour les Migrants et les pays en difficulté) entre sur le quai Crespin où plusieurs dizaines de migrants attendent en rangs serrés la distribution du repas. En une heure, 300 repas sont servis dans des barquettes en plastique. On y vient aussi pour changer un pansement, demander un conseil ou une couverture. Le repas terminé, chacun repart de son côté. Un certain nombre prennent le chemin de la “jungle”, un ensemble de campements clandestins qui changent de place au rythme des évacuations. Après une demie heure de marche en direction des dunes, il faut encore se frayer un passage sur le sentier qui serpente entre d es arbustes épineux. Le sol est couvert de détritus, de morceaux de plastiques, de verre et de bouts de chiffons. Une soixantaine de tentes sont éparpillées au pied des dunes, des tentes sont recouvertes de couvertures en guise d’isolant du froid. “Bienvenue dans mon palais”, lâche Khan. “T’es fou, , c’est moi le roi de cette ‘jungle’ , le coupe Whali, avec cet humour grinçant qui permet de ne pas perdre le moral . “La situation est vraiment difficile. Il fait froid, on vit dehors. L a police nous arrêtent, et la plupart du temps ils nous relâchent après quelques heures . Mais on ne sait jamais ce qui peut se passer."

Shahrohkhan , 17 ans, partage avec un cousin une tente à l’artmosphère enfumée. Au centre, une bougie éclaire et réchauffe vaguement . “Je suis mineur alors j’ai fait une demande d’asile en France . Avant, j’étais à Lyon. Je veux aller en Angleterre mais il me faudrait de l’argent pour les passeurs”. Le discours est décousu et l’interlocuteur noie son désespoir dans un verre d’alcool à bas prix. On arrive à comprendre qu’il est parti d’Afghanistan à 13 ans , qu’il appelle parfois sa famille sans lui dire comment il vit : "J’aurais trop honte”.

Pour Daouad, “le plus dur c’est qu’on ne nous respecte pas. Chez moi on respecte les étrangers, ici on me fait passer pour un criminel ». Au détour des discussions, on égrène les morts en route dans une indifférence glaçante : des noyades près des côtes italiennes, des morts de froid dans les massifs turcs qu’il a fallu traverser à pieds. On voit les doigts brûlés de ceux qui tentent d’effacer leurs empreintes digitales à l’aide d’un clou chauffé à blanc. En vertu des accords Dublin II censés lutter contre les demandes d´asile multiples au sein de l’Europe de Schengen, les migrants ne sont autorisés à déposer qu´une seule demande d´asile au sein de l´Espace, dans le premier pays ayant relevé leurs empreintes digitales. Arrêtés ailleurs, ils y sont systématiquement refoulés. Pour effacer leurs "traces", certains ont alors recours à ces mutilations.

« Sur le fond rien n’a changé »

Depuis la fermeture du centre de Sangatte en 2002 par Nicolas Sarkozy , alors ministre de l’intérieur, les migrants sont dispersés sur la côte d’Opale. Jean-Claude Lenoir, président de l’association Salam, les situe dans un espace de 80 km autour de Calais. « Certains attendent également en Belgique dans les centres d’accueil de Fedasile (l’Agence fédérale belge pour l’accueil des demandeurs d’asile). Quand le trafic est plus fluide, que « ça passe », il y a un effet d’appel d’air et ils reviennent ici ». Calais concentrerait 400 migrants ( un chiffre difficilement vérifiable ) , qui tenteraient quotidiennement de passer entre les mailles du filet. L a fermeture du centre de Sangatte, puis en 2009, le très médiatisé démantèlement de la "jungle" , ont un temps fait chuter le nombre, mais les associations rappellent que détruire les structures d’accueil ne change pas la nature du problème et prônent une solution plus large, « au niveau de l’Europe et de l’espace Schengen ».

Les associations se sentent délaissées et réclament un soutien de la part de l’Etat. « Le sous-préfet est venu en février dernier, rappelle Jean-Claude Lenoir. Il a reconnu que notre action était, selon ses termes, « déterminante ». Ils se rendent bien compte qu’elle est nécessaire mais les associations ne reçoivent aucune aide financière ». Lors du dernier conseil des migrants organisé le 4 avril à l’hôtel de ville de Calais , le maire Natacha Bouchart (UMP) a elle aussi déplor é l’absence des services de l’État. Signe du malaise, l’association La Belle Étoile qui servait les repas du midi depuis cinq ans, a définitivement mis la clef sous la porte le 28 févrie r . Elle entendait ainsi « exprimer un ras-le-bol ». Depuis, les repas ne sont plus distribués que le soir par les associations Salam et l’Auberge des migrants.

« L’élection de François Hollande a marqué un changement dans l’esprit, mais rien n’a changé sur le fond. On peut dire qu’il y a moins d’arrogance, moins d’agressivité, même si dernièrement on a pu constater une nouvelle hausse des contrôles" , observe Georges Gilles de l’association Salam. « Manuel Valls était venu ici lors de l a primaire socialiste , je comprends qu’il soit occupé, mais il aurait au moins pu faire un signe, c’est décevant ».

« la problématique des migrants s’est installée durablement »

Pour les habitants, les migrants font partie du décor , comme une fatalité « La problématique des migrants s’est installée durablement : elle existera encore dans dix ans » a déclaré le maire Natacha Bouchart au quotidien La Voix du Nord en avril. Natacha Bouchart qui en 2009 avait dénoncé la "prise d´otage" de la ville de Calais par le gouvernement britannique. En 2009, dans une vidéo, elle avait estimé que laville de Calais était "prise en otage" par le gouvernement britannique et avait demandé aux autorités françaises de ne pas offrir de conditions d’accueil trop attractives aux migrants...

Alors que les contrôles et la récente intensification des opérations de désquatage tentent d’éloigner les migrants du centre-ville, une inscription tagée attire l’attention. Comme un clin d’œil trône à plusieurs mètres de hauteur : « England, I love you ». Les mots ont étés tracés au charbon à l´intérieur d’un squat qui se tenait là jusqu’à il y a quelques mois. Après la démolition du bâtiment, l’inscription s’est retrouvée à l’air libre, visible de tous et de loin. Un brin ironique quand les associations dénoncent la volonté des autorités de rendre les migrants invisibles. Toute l’ambiguïté des rapports des migrants à l’Angleterre y est également résumée : sous le mot « England » est inscrit un très discret « Egypt ».

Dates et chiffres

- Arrivée des premiers migrants à Calais au milieu des années 1990. Ils sont originaires de l´est de l´Europe. En 1999 affluent de nombreux Kosovars, conséquence de la guerre du Kosovo. Le déclenchement de la guerre en Afghanistan en 2001 amène de nombreux Afghans.

- 1999 : création d´un centre d’hébergement et d’accueil d’urgence humanitaire (CHAUH) à Sangatte, géré par la croix rouge. 70 000 personnes auraient transité dans ce centre limitrophe de Calais jusqu´à sa fermeture en décembre 2002. On y dénombrait alors plus de 1000 personnes.

- décembre 2002 : fermeture du centre de Sangatte. Les migrants s’éparpillent sur le littoral nord.

- 2003 : les accords européens de Dublin II contraignent les demandeurs à déposer leur demande dans le premier pays de l´espace Schengen les ayant enregistrés.

- septembre 2009 : démantèlement de la "jungle", campement regroupant plusieurs centaines de migrants.

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