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Michel Agier : "Il y a le monde, et il y a les indésirables au monde"

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Michel Agier : "Il y a le monde, et il y a les indésirables au monde"

19 février 2011 - Article XI

N’importe où mais pas chez nous. Si la phrase est signée Natacha Bouchart, maire de Calais, le refrain est connu, récurrent en matière d’immigration. En France comme en Europe, on peut déplorer les malheurs du monde, pas les accueillir. Un air du temps que décrypte l’anthropologue Michel Agier, qui rappelle qu’exclusion et enfermement des migrants n’ont pas toujours été la norme.
« La police passe souvent plusieurs fois par jour, surtout le matin, vers six heures, quand nous dormons. Ils embarquent une dizaine de personnes, au hasard, les premiers qui leur tombent sous la main. » C’était à Calais, il y a deux mois. Nabeel, un jeune Soudanais, nous décrivait le quotidien des migrants de Calais [2]. Un quotidien fait de brimades quotidiennes, de harcèlement policier et d’enfermements à répétition. Tableau noir qui ferait presque figure de norme tant il est répandu et ne choque plus vraiment hors des milieux associatifs ou militants. À Paris comme à Calais, à Tripoli comme à Bruxelles, les migrants sont considérés comme des "indésirables" qu’il s’agit de refouler et d’enfermer, flux à endiguer à la source. Le n’importe où mais pas chez nous est dans toutes les bouches, mantra martelé jusqu’à la nausée.

Pire, ces politiques nationales et européennes fondées sur l’exclusion, guidées par l’inflation sécuritaire, sont tellement enracinées qu’elles donnent quasiment le sentiment d’avoir toujours existé. Comme si les notions d’asile, d’universalisme ou de réfugiés relevaient d’une autre dimension, d’une utopie dépassée. Un simple retour en arrière suffit pourtant à prouver le contraire... Pour retracer le processus, prendre de la hauteur, il convient d’étendre le champ chronologique et analytique, de quitter le temps court, celui des médias et des politiques. C’est à cela que s’attelle l’anthropologue Michel Agier, directeur d’études à l’EHESS, membre de l’Institut de Recherche pour le Développement (Centre d’études africaines) et auteur (entre autres) de deux livres indispensables pour comprendre le temps présent : Gérer les indésirables, des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire [3] et Le Couloir des Exilés, être étranger dans un monde commun [4]. Entretien.

Dans Le Couloir des exilés, vous affirmez qu’il ne faut pas interroger le « pourquoi » des déplacements de population, mais le « comment »...

Le « comment » permet d’éviter la classification stérile du « pourquoi » – « pourquoi êtes-vous là ? » ; « pourquoi êtes-vous parti ? » –, qui opère un tri entre « bons » et mauvais immigrés ; il s’agit d’être vraiment au cœur des situations. C’est ce que j’ai essayé de faire avec Gérer les indésirables, une longue enquête menée dans les camps de réfugiés africains, avec l’ambition de renverser la perspective, d’inclure la police, les humanitaires et les administrations publiques dans le questionnement sur ces situations prises comme un tout. Tout cela « fonctionne » ensemble, et se focaliser sur le « pourquoi », comme on le fait généralement, a deux inconvénients majeurs : d’une part, cette approche ne permet pas de tracer un tableau représentatif de la situation. D’autre part, elle finit par épouser le point de vue gestionnaire – policier ou humanitaire – qu’il s’agit au contraire d’inclure dans la description.

Comment la figure du réfugié, autrefois positive, est-elle devenue l’équivalent d’un « fardeau » ?

Une étape a été franchie au cours des années 1990, avec la fin de la Guerre froide et la chute du Mur de Berlin. Ce changement de contexte – fin du conflit bipolaire – a profondément transformé le statut de réfugié. Il n’y avait plus d’ennemi désigné, il fallait en façonner un nouveau…

Ce virage ne s’est pas effectué d’un bloc et de manière uniforme. D’autres éléments ont joué, comme l’avènement des indépendances africaines, de la fin des années 1950 au début des années 1970, et l’ouverture d’une ère postcoloniale dont ont profité les ex-métropoles coloniales, via la mise en place d’une relation différente avec les pays africains et avec ceux qui étaient auparavant des sujets ou des indigènes des empires coloniaux. En France, par exemple, un fort appel de main d’œuvre a d’abord encouragé la venue d’Africains pour travailler en France, dans la continuité de l’ancienne « métropole ». Puis, la législation a changé à partir de l’année 1974, restreignant d’un coup la migration de travail, jusque là favorisée, et ouvrant une période politique longue dominée par la stigmatisation d’une « migration-problème » et par une volonté de contrôle des « flux migratoires » : ces politiques ont remis en cause progressivement tout autant le droit d’asile, les rapprochements familiaux ou les migrations d’étudiants que les migrations de travail [5].

La période postcoloniale puis la chute du mur de Berlin en 1989 ont entrainé une réorganisation, une tentative de « mettre en ordre » le monde en recréant des barrières ou des frontières là où elles semblaient abolies par la fin du grand conflit de la Guerre froide. Dans un monde en paix, on a réintroduit de la guerre.

Ce qui contraste fortement avec la position affichée dans les années 1950...

La création par les Nations Unies le 4 décembre 1950 du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) et la signature de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés le 28 juillet 1951 étaient des initiatives directement inscrites dans le cadre de la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, avec le drame de la Shoah et le besoin de rédemption envers le peuple juif en exode, et également avec l’existence de millions de réfugiés en errance. Au même moment se durcissait la Guerre froide, qui a notamment abouti à la construction du mur de Berlin en 1961. Dans ce contexte, le bloc occidental, qui avait endossé la posture du monde libre et libéral, se voulait lieu d’accueil de tous ceux qui étaient renvoyés par le bloc soviétique.

La figure de l’exilé a alors gagné en grandeur, en honorabilité, de la même manière que pour les exilés espagnols des années 1930 ou les exilés palestiniens, les uns et les autres ayant connu pour une part les camps, mais aussi ayant été l’objet de fortes solidarités politiques et intellectuelles. Même si – comme le Palestinien exilé Edward Saïd l’a bien écrit – l’exil est toujours une souffrance, la condition individuelle de l’exilé était bien différente de celle de l’exilé contemporain. Nombre de ces réfugiés d’alors ont pu se faire une place sociale, matérielle, physique et intellectuelle dans le pays où ils sont arrivés. Le contexte de la Guerre froide et du début des luttes de libération a vu l’octroi à l’exilé d’un crédit d’honneur, à gauche comme à droite.

C’est aussi à cette époque que de grandes figures intellectuelles ont émergé de cette situation de déracinement, jusqu’à l’affirmation d’une littérature d’exil. Malgré la perte initiale induite par l’exil, beaucoup ont pu redonner sens à leur existence, se réancrer. Nicole Lapierre a bien montré dans Pensons ailleurs [6] le lien qui existait alors, et existe en général, entre le détachement de l’exil et le détachement ou décalage intellectuel, celui-ci étant comme inhérent à la fonction sociale de l’intellectuel. Il y avait une pensée de l’exilé, au sens où cette situation sociale a donné lieu à de grandes histoires d’écrivain et d’intellectuels. Edward Said, Tzvetan Todorov, Zygmunt Bauman ou Hannah Arendt sont des exilés qui ont eux-mêmes pensé l’exil.

Cette valorisation tranche brutalement avec le statut contemporain de l’exilé. Notre société ne s’identifie plus culturellement ou politiquement à ces personnes qui viennent de pays en crise sociale, environnementale ou politique, très largement situés dans les « Suds » de la planète. Les guerres qu’ils fuient souvent sont regardées de haut, comme si ce n’était pas de « bonnes » guerres − des guerres d’États −, comme si elles n’étaient pas suffisantes à motiver l’exil. On reproduit ainsi une grande partition Nord-Sud mais qui n’est pas géostatique, et qui vient se plaquer sur le vide laissé par le consensus de la sortie de la Guerre froide. De cette situation naît une nouvelle forme de bipolarité, vouée à remplacer l’ancienne et qui débouche sur ces figures d’indésirable. Il y a le monde, représenté comme prétendument unifié, et il y a les indésirables au monde.

Cette guerre se déroule de manière plus discrète, moins frontale.

Ce que le mouvement associatif appelle la guerre aux migrants est, du côté des pouvoirs publics, enrobé dans le langage de la sécurité et de l’humanitaire, ce sont les deux postures privilégiées du monde occidental en la matière. Il émerge également une forme de langage hygiéniste, qui relève du champ sécuritaire et qu’on trouvait déjà dans le regard et la gestion coloniaux des populations et des espaces. Sa finalité est simple, celle de délivrer un message : il ne faudrait pas souiller notre monde par une simple présence d’étranger indésirable. Comme si l’on faisait face à une humanité inférieure, un peu moins humaine... Notre société a beau agiter les termes de pluralité et de diversité culturelle, il semble que l’on ne considère plus automatiquement un être humain comme faisant partie de l’humanité. C’est la contrepartie d’une vision identitaire et stéréotypée de l’humain, un humain « correct » en quelque sorte, dans un « monde » tout aussi unique et correct, une représentation homogène du monde et de la personne qui « produit » intellectuellement un reste. Zygmunt Bauman [7] parle ainsi – à juste titre même si les termes qu’il utilise sont très durs – de « déchets humains » pour illustrer le traitement réservé aux migrants, aux exclus de toutes sortes.

C’est ce que vous décrivez concernant le démantèlement de la « jungle » de Calais [8]. Les médias et les politiques ont donné une image fausse des migrants, en jouant sur l’imaginaire de la saleté et de la délinquance.

C’est un procédé assez systématique dès lors que l’immigration est abordée, d’autant que la forme médiatique contemporaine n’est pas très réflexive : tout va très vite, les images comme les discours, avec des bouts de phrase, des bouts d’idées – des « croutons de pensée », comme disait Céline pour nommer les propos racistes des Français sous les tropiques. Il est facile dans ces conditions de construire une imagerie négative de l’étranger – ce qui a été fait à propos des Roms, des Afghans, des Africains. Et celle-ci se construit souvent quand le sujet des lieux de vie est abordé : ces endroits sont toujours dépeints comme sales, sombres, violents, comme des lieux de perdition et de trafic.

C’est pourtant très loin de correspondre à la réalité. J’ai visité beaucoup de camps, notamment pendant une enquête de sept années sur les camps de réfugiés en Afrique, publiée sous le titre Gérer les indésirables, et lors de visites plus récentes dans les campements de migrants en Europe [9], et j’ai constaté exactement le contraire. Les gens vivent dans des conditions terribles, dans un grand dénuement, s’installant dans des forêts ou des terrains vagues ; mais ils passent beaucoup de temps à nettoyer leurs intérieurs, à arranger autant que faire se peut l’apparence de leur habitat, à transformer un peu les cabanes en maison. Lorsqu’ils réalisent quelque chose d’illégal, comme détourner l’eau, c’est justement pour pouvoir se laver. Bref, la réalité est à l’exact inverse de cette image de souillure ou de salissure colportée par les médias et les politiques.

Cette représentation a été façonnée à grande vitesse, ce qui donne l’impression d’un rouleau-compresseur médiatico-politique...

La fin des années 1990 a clairement marqué un tournant, et nous sommes désormais dans la continuité de ce processus. En pire, les choses allant effectivement très vite. Les négociations visant à modifier les politiques européennes de traitement de l’immigration datent de 1998-1999. Et il se raconte beaucoup qu’à cette époque, quand plusieurs pays européens ont commencé à se concerter pour refermer ce qui semblait avoir été ouvert par la fin de la Guerre froide, il aurait été question de remettre en cause officiellement la Convention de Genève de 1951, de la réécrire – et notamment en ce qu’elle avait posé comme bases potentielles pour le droit d’asile et des réfugiés.

Finalement, c’est la voie de l’hypocrisie qui aurait ainsi été choisie : les États continuent à se référer à la Convention de Genève, très formellement, mais en la bafouant à longueur de temps. L’Accord européen sur l’immigration et l’asile (dit Pacte de Vichy [10]) qui a été signé en octobre 2008 – au moment où la France avait la présidence de l’UE – en est très symbolique : pratiquement chaque phrase de ce document remet en cause la Convention de Genève, mais celle-ci est quand même citée en préambule comme garant symbolique.

Les migrants appartiendraient ainsi à une sous-catégorie humaine ; à preuve, même leur mort violente au cours de tentatives pour passer les frontières ne choque plus vraiment...

Nous vivons en effet une période profondément régressive à ce niveau. Solidarité et hospitalité deviennent des notions péjoratives, condamnables, sanctionnées en France par la loi. En Italie, des pêcheurs ayant sauvé des migrants naufragés ont dû, eux, en répondre devant la justice. Une large mobilisation d’associations et de députés européens a heureusement joué en faveur de leur acquittement final ; mais il reste qu’ils ont quand même été arrêtés et mis en accusation pour ce sauvetage... Leur solidarité était considérée comme une faute. Et il s’agissait de donner une leçon à tous, sur le mode : si vous repêchez des naufragés éventuellement « en situation irrégulière », vous risquez au minimum de passer en justice.

Cela équivaut à un profond changement de modèle de société. Depuis la fin des années 1990, on a vu l’imposition de normes sociales et de normes de comportement régressives. Les États européens – surtout les plus riches – font passer dans les sociétés de nouvelles valeurs, qui ne sont plus celles de l’universalisme dont on parlait beaucoup pendant la Guerre froide. Avec pour paradoxe que cette production de normes non universalistes est le fait d’États-nations ayant construit une partie de leur identité et de leur politique sur cette notion d’universalisme. Les nouvelles normes sont celles du sécuritaire, avec ce message implicite : vous risquez moins de choses si vous êtes indifférents, la solidarité est dangereuse.

L’Europe est à la pointe de cette évolution...

C’est ainsi qu’elle se constitue. D’ailleurs, la seule politique commune qui fonctionne en Europe, c’est Frontex. L’idée de Balibar selon laquelle l’Europe serait une frontière au sens géographique, mais aussi au sens de carrefour des cultures, de lieu de rencontre, est très belle. Elle renvoie d’ailleurs, même à partir d’un autre point de vue, au concept de « monde commun » forgé par Hannah Arendt, une notion qui me paraît très importante pour définir ce qui est le lieu et le moment d’un commun sans que soient pour cela écrasées les singularités. Cela s’applique concrètement à toutes les échelles, locales, régionales ou mondiales. Je retrouve ainsi l’idée d’Europe selon Balibar, soit la possibilité de créer sous ce nom un espace commun, de partage, sans imposer une homogénéité culturelle, encore moins « identitaire ». Cela impliquerait juste d’ouvrir les portes, de laisser faire les circulations. Et ce n’est pas dans l’air du temps !

Les politiques de la peur qui inspirent les gouvernements en Europe ont cette caractéristique de produire un sentiment abstrait et artificiel – la peur des migrants, de l’invasion – qui méprise un fait pourtant attesté historiquement : plus on ouvre les frontières et plus les gens circulent, et ce dans tous les sens.

Au Moyen-Orient et en Afrique, les gens qui partent restent très attachés à leur pays. Ils l’aiment, même s’ils peuvent également être fascinés par les images que l’Europe et le monde occidental font circuler sur eux-mêmes, des images souvent valorisantes, voire écrasantes pour les autres. Ici, nous avons cette obsession de dire : ils veulent venir en Europe. Mais non, la plupart ne veulent pas venir, ils tiennent à leur lieu de provenance et de vie, à leurs lieux. Et ceux qui viennent le font parce qu’ils n’ont pas le choix, parce qu’il leur est impossible d’y vivre – guerres, famines – ou parce qu’ils peuvent mieux faire vivre leurs proches en migrant.

Ce qui est paradoxal, c’est que les sociétés occidentales circulent beaucoup et se donnent le droit de passer les frontières à l’envi, tout en l’interdisant aux autres. Zygmunt Bauman [11] a défini à ce sujet deux classes différentes au niveau mondial : la classe des « locaux » et celles des « mondiaux ». Pour les premiers, se déplacer est toujours difficile, une épreuve voire une souffrance, alors que les deuxièmes le font sans difficulté, la mobilité fait partie de leur vie. Bauman constate que nous ne sommes pas égaux dans la mondialisation et tente de mettre à jour les stratifications au niveau mondial, souvent invisibles, parce que lointaines.

Il est un autre processus presque invisible, c’est celui des nouvelles formes d’externalisation du traitement de l’immigration....

Il existe de nombreux cas et situations. Les accords de réadmission, par exemple, sont l’une des armes privilégiées de la panoplie européenne. Il suffit que l’Union européenne – ou des pays-membres pris séparément – signent des accords avec des pays s’abstenant de toute référence à la Convention de Genève, et le tour est joué.... Puisqu’il est symboliquement impossible de supprimer la Convention, par souci de préserver cette image d’une Europe berceau de l’universalisme, il suffit de s’arranger pour la supprimer au cas par cas. Ces accords sont passés par la France avec de très nombreux pays : avec le Sri Lanka, le Maroc, l’Algérie, avec huit pays africains dont le Sénégal et le Burkina Faso, etc. ; et l’Union Européenne a également des accords de réadmission avec des pays pourtant sensibles comme le Pakistan, ce qui concerne principalement les migrants afghans venus du Pakistan, pays de refuge afghan depuis longtemps. On peut ainsi renvoyer sans délai les gens dans leur pays de provenance, ce qui revient à supprimer de facto le droit d’asile, tout en répétant dans le cas de l’asile comme dans d’autres domaines (la laïcité, par exemple) un discours universaliste vidé de son sens anthropologique, et excluant sur le plan social et politique.

Il y avait un million de réfugiés en 1950 et il y en a aujourd’hui 12 millions. Beaucoup prédisent que la planète en comptera un milliard dans quarante ans. L’encampement du monde n’en est qu’à ses prémices ?

Attention : ils ne sont de 12 à 15 millions que si on retient les chiffres des réfugiés stricto sensu, c’est-à-dire ceux qui ont une forme ou une autre d’enregistrement par le HCR. Il y a encore près d’un million de « demandeurs d’asile » enregistrés dans le monde début 2011, auxquels s’ajoute bien évidemment un nombre considérable – bien supérieur au précédent − de migrants dits « clandestins » ou « en situation irrégulière », qui n’ont pas fait, pas pu faire ou ont été déboutés de leur demande d’asile. A cela il convient d’ajouter les déplacés internes (IDP’s), soit environ 30 millions de personnes aujourd’hui, ainsi que près de dix millions de personnes relevant d’autres statuts – parmi eux, plus de 6 millions d’« apatrides » reconnus comme tels par le HCR, leur estimation officieuse s’élevant à 12 millions. Il faut aussi ajouter les réfugiés palestiniens, qui ne dépendent pas du HCR mais d’un autre organisme onusien appelé l’UNRWA, créé en 1948 : ils sont quatre millions et demi. Il ne faut pas non plus oublier que l’ONU a estimé le nombre de déplacés pour cause de catastrophe naturelle en 2008 à 20 millions, tandis que la Banque Mondiale a évalué que, dans les dix dernières années, environ 100 millions de personnes (issus en général de peuples dits « autochtones ») avaient été déplacées pour des opérations de développement, de construction de barrage ou de chantiers agro-industriels. Au total, on arrive à un chiffre déjà considérable, dépassant les 75 millions de personnes aujourd’hui en déplacement – sachant que ces mouvements se situent aux deux tiers dans les pays du Sud eux-mêmes. Des personnes sans ancrage, vivant dans des lieux à part – camps, campements auto-installés, refuges et autres « jungles » et « ghettos » −, à l’écart de la citoyenneté commune, et socialement exclus ou invisibles. C’est ce nouveau monde de l’exil que j’ai voulu faire connaître dans Le couloir des exilés, appelant à sa reconnaissance – politique, sociale − autant qu’à une meilleure connaissance.

Par ailleurs, comme vous le mentionnez dans votre question, des projections de géographes et démographes – notamment celles sur lesquelles s’est appuyé Paul Virilio pour l’exposition « Terre Natale » et pour le livre qui l’accompagnait [12] – prévoient que, d’ici une quarantaine d’années, le monde comptera un milliard de personnes en situation de déplacement et de migration, pour des raisons économiques, politiques ou écologiques – cette dernière part étant considérée comme appelée à devenir la plus importante.
Face à cette perspective, l’encampement est la solution – ou plutôt : la non solution – adoptée de plus en plus souvent. Personne ne songe à prendre en compte les effets de cette mobilité, mais les murs et les camps prolifèrent. Vingt ans après la chute du mur de Berlin, le monde compte 18 000 kilomètres de murs-frontières, à l’exemple de ceux situés entre le Mexique et les États-Unis, entre Israël et la Cisjordanie, entre l’Inde et le Pakistan, ou encore entre le Maroc et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Autre chantier symbolique : le mur demandé en janvier 2011 par la Grèce – et soutenu par la France, alors que l’Union européenne s’est montrée plus gênée à le faire − pour barrer la route aux migrants passant par la Turquie. Ces constructions de mur et consolidations de frontières participent aussi de la forme de l’encampement généralisé et marquent l’officialisation de la non-réponse à une situation logique et prévisible de mondialisation humaine.

L’aide humanitaire n’est-elle pas également un facteur d’acceptation ?

C’est vrai qu’il y a instauration d’un dispositif où l’humanitaire doit prendre en charge a minima toutes ces populations laissées sur la touche par les instances gouvernementales. Dans les rapports Nord/Sud, l’humanitaire sert de plus en plus à maintenir les indésirables au Sud, à les empêcher d’émigrer. Cette réalité nourrit un débat très vivace dans toutes les organisations humanitaires, notamment à MSF, que je connais bien pour avoir été élu au Conseil d’administration. Les gens se sentent dépossédés de leur élan.

Le HCR est l’un des éléments centraux de ce dispositif, avec les grandes ONG comme Care, Oxfam, MSF, ACF... Toutes ces organisations participent à l’encampement – même si elles ne le veulent pas – par leur intervention, par le fait qu’il existe de plus en plus une coordination internationale générale, comme on l’a vu à propos d’Haïti. Un gouvernement humanitaire des indésirables se met en place, et les ONG y participent.

Il y a là un vrai dilemme. C’est vrai, il faut des pompiers quand il y a un incendie. Mais à force de se substituer aux États, de ne plus attendre qu’ils agissent eux-mêmes, un espace de gouvernementalité en dehors de l’État s’est agrandi. Il a été très largement soutenu par les États eux-mêmes en tant qu’espace hors-norme, hors-règle, où un régime d’exception est possible. C’est un processus de transformations de l’humanitaire en marche depuis les années 1970, et il pose beaucoup de questions aujourd’hui. Parce qu’il ne s’agit pas ou pas seulement d’un mode de pensée ou d’un régime d’action en général, mais bien d’une forme de gouvernement pour les « autres », de plus en plus indésirables et incités à rester à l’écart, occupant ainsi de plus en plus le lieu spatial, social et symbolique, de « l’étranger ». Une poignée de personnes statue et prend des mesures lourdes de conséquences pour des millions d’autres, considérées comme des sous-citoyens, des non-citoyens, des sans-États... Le gouvernement humanitaire peut côtoyer un gouvernement sécuritaire, et favoriser un gouvernement communautaire. Tout cela peut être compatible et forme le dispositif d’un gouvernement sans citoyens. Ce rapport conflictuel avec un État excluant est déterminant dans ce processus de vie à l’écart.

Peut-on enrayer ce processus de mise à l’écart ?

En France, le monde associatif a depuis quelques années élaboré de nombreuses propositions concrètes, que ce soit la Cimade, la Ligue des Droits de l’Homme ou le collectif « Unis contre l’immigration jetable ». Dépénaliser l’irrégularité du séjour, supprimer les espaces d’exception (centre de rétention, zones d’attente), assainir la situation en régularisant les séjours dits « irréguliers », etc. Plus généralement, je suis d’accord avec le projet de « revenir à la liberté d’aller et venir pour tous » [13]. C’est essentiel en France mais aussi en Europe en général et dans le monde. C’est un point d’égalité cruciale à l’échelle mondiale. Cette dimension-là, mondiale, est très importante pour comprendre et agir à propos de la mondialisation humaine. L’obstination pathétique à fermer les frontières de la part de gouvernants qui brandissent les fantasmes de la peur et de la sécurité comme principes politiques, est irréaliste aujourd’hui et elle aggrave la situation de ce qu’elle prétend défendre, à savoir le principe politique même de l’État, en restreignant toujours plus le périmètre de la citoyenneté et des droits sociaux qui lui sont attachés.

Source

Notes
[1] photo Tristan Bordmann. Les autres photos illustrant l’article sont également l’œuvre de l’ami Tristan, itou pour les deux dessins. On peut retrouver une partie de son travail graphique sur son site.

[2] L’article consacré à Calais a été publié dans le numéro 2 de la version papier d’Article11. Il sera d’ici peu publié sur le site.

[3] Flammarion, 2008.

[4] Les éditions du Croquant, 2011.

[5] Voir Immigration : fantasmes et réalités. Pour une alternative à la fermeture des frontières, sous la direction de Claire Rodier et Emmanuel Terray, Prologue de Daniel Lochak (La Découverte, 2008).

[6] Nicole Lapierre, Pensons ailleurs (Stock, 2004).

[7] Zygmunt Bauman, Vies perdus. La modernité et ses exclus (Payot, 2006, édition originale Wasted Lives, Polity, 2004).

[8] Michel Agier s’est notamment exprimé sur le sujet dans une interview donnée à Télérama, à écouter ici.

[9] A signaler : Le Couloir des exilés, mentionné plus haut, sera complété par un ouvrage composé du journal d’enquête et de photos sur des campements d’étrangers à Patras, Calais, Rome et Paris, avec la photographe Sara Prestianni (« Je me suis réfugié là ! » Bords de routes en exil, éditions Donner Lieu, 2011).

[10] Il prévoyait le renforcement de FRONTEX et la coordination policière européenne sur le contrôle des migrations.

[11] Zygmunt Bauman, Le coût humain de la mondialisation (Hachette, 1998).

[12] Terre natale. Ailleurs commence ici (direction de Raymond Depardon et Paul Virilio, Fondation Cartier, 2008, édition de poche Actes Sud, 2009).

[13] Claire Rodier et Emmanuel Terray, « Conclusion. Il faut en finir avec la fermeture des frontières », in Immigration : fantasmes et réalités, La Découverte, 2008, p.128.

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