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Mathieu Quinette, coordinateur " migrants" pour Médecins du monde, s'en va : « Les Dunkerquois peuvent être fiers »

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Mathieu Quinette, coordinateur " migrants" pour Médecins du monde, s’en va : « Les Dunkerquois peuvent être fiers »

15 février 2012 - Le Phare Dunkerquois - Propos recueillis par Claire Hohweyer

Après deux ans et demi de travail sur le terrain « à fond », Mathieu Quinette a décidé de partir, le 29 février.
Il revient sur sa mission, le travail avec les associations et les élus ainsi que sur la politique gouvernementale.

Mathieu Quinette, pourquoi partir ?

Parce qu’il était temps. Après plus de deux ans en tant qu’observateur privilégié dans une mission très difficile, c’était un choix de ma part et même un besoin. Le contexte humain, dans les camps de réfugiés, est catastrophique et comparable à ce que l’on voit à l’étranger. En travaillant ici, dans la jungle, j’ai vraiment compris ce que voulait dire ne pas avoir de droits. Avant les camps du Dunkerquois, j’avais travaillé pendant trois ans avec Médecins sans frontière en Ethiopie, à Haïti, à Kinshasa, au Pakistan... Mon regard est nourri de cette expérience. La mission ici est passionnante mais très difficile.

Avez-vous baissé les bras, face aux difficultés ?

Non, je n’ai pas baissé les bras, mais je pense avoir fait mon temps ici. Je vais continuer ailleurs, au siège de Médecins du monde, à Paris. Je m’occuperai de la gestion puis de l’appui d’un projet. Je serai chargé de mission. Il s’agit, globalement, d’apporter un appui méthodologique pour redéfinir les stratégies de l’association.

Quelles avaient été vos premières impressions, en arrivant sur les camps de Téteghem, Grande-Synthe et Loon-Plage, en particulier, en juin 2009 ?

J’ai vu le dénuement total. Les migrants sont des personnes qui ne vivent avec rien, dans des abris de bric et de broc, sans accès aux soins ni hébergement. De combien de litres d’eau disposent-ils par personne ? Comment se lavent-ils ? Ce sont des questions essentielles... Ce qui est insupportable, c’est de voir ces personnes harcelées par les forces de l’ordre françaises, surtout à Calais. Ces gens sont déjà « dans la merd » et ce sont des personnes assermentées qui les harcèlent. C’est choquant et révoltant.

Que pensez-vous de l’action des pouvoirs publics ?

Depuis la fermeture de Sangatte, en 2002, la seule réponse que l’Etat a trouvé pour ces personnes en logique de transit, c’est la répression. Il n’y a aucune logique d’assistance. Et cette politique répressive a de graves conséquences sur la santé. L’Etat produit de la violence et de la précarité en détruisant les campements. Il agit à l’inverse de tout principe de santé publique, comme lorsque la gale était apparue en 2009. Ces actions desservent l’intérêt général. C’est la politique sécuritaire au détriment de la politique sanitaire.
Cela a pour but de précariser en permanence les gens, de les démoraliser et cela ne règle pas la situation. Une autre incohérence : pourquoi plus de 80 soldats français sont morts en Afghanistan pour un principe d’humanité, alors qu’ici, à côté de chez nous, on laisse des Afghans en situation indigne ?
Cette politique est coûteuse également... Oui et elle ne fait que déplacer le problème. La grande question, c’est combien ça coûte ? Ces démantèlements, cette politique répressive... Quelle transparence nous donne-t-on ? Combien ça coûte d’arrêter les mêmes personnes, de les emmener en centre de rétention et pour quel impact ? Dans le monde, il y a 250 millions de migrants et 30 % en occident. Alors, qu’on arrête de nous parler de sentiment d’invasion... Il n’y a aucune transparence sur le budget, ni sur le nombre de migrants passés. Et cela vise aussi à les rendre invisibles. Les jungles sont des territoires invisibles. Même dans le plan d’hébergement d’urgence, il n’y a pas un mot sur les migrants, comme s’ils n’existaient pas.
Pourtant, ils ont faim et froid aussi.

Quel regard portez-vous sur l’action des associations et l’implication des habitants ?

Des tensions étaient nées parfois... Il existe un réel élan de solidarité de la population locale. Les Dunkerquois peuvent en être fiers. Les gens ne sont pas des chiens ici. Il peut aussi y avoir des tensions mais il faut comprendre. Une personne va donner à manger à un migrant, il risque de revenir, mais c’est normal, il a faim ! Seulement, les gens oublient parfois que ces migrants passent illégalement et qu’ils ne veulent pas se faire remarquer. Entre 1999 et 2002, plus de 67 500 personnes seraient passées par Sangatte. Nous n’avons pas de chiffres plus précis, la police oui.
Seulement aujourd’hui, les associations manquent de bénévoles et sont usées... Oui, c’est difficile parce que les associations ont peu de moyens. D’autant que les migrants sont une population difficile à prendre en charge. La menace du délit de solidarité est grande. Aider une personne en situation irrégulière peut coûter 30 000 euros d’amende et cinq ans de prison. Nous demandons à ce qu’il y ait une séparation plus claire entre l’aide intéressée et l’aide désintéressée, pour que le doute ne puisse plus exister.

Le collectif d’associations locales venant en aide aux migrants avait lancé un appel, il y a quelques mois, pour obtenir une table ronde. Qu’en est-il ?

Oui, nous avions rencontré le sous-préfet. Neuf associations se sont réunies en un collectif. L’union fait la force. Depuis octobre 2010, nous nous réunissons une fois par mois, pour partager des informations et adopter des positions communes. Mais nous voulons surtout qu’il y ait un dialogue entre l’Etat, la police, les hôpitaux, les élus locaux et les associations. Mais l’Etat met toute son énergie dans la répression.
Les élus, même locaux, renvoient souvent la question à un problème européen. De manière générale, ils disent que cela relève des compétences de l’Etat. Mais quand des migrants se trouvent sur leur territoire, cela devient un principe de réalité. Ensuite, ils choisissent : soit le tout répressif, comme Natacha Bouchart, à Calais, soit la solidarité, comme on a pu le voir à Grande-Synthe par exemple (cf. ci-dessous).

De nombreux démantèlements ont eu lieu en peu de temps, qu’en est-il aujourd’hui ?

Les populations migrantes ont parcouru des kilomètres et ont le droit à la dignité. Nous, Médecins du monde, faisons de l’assistance à personne en danger. L’Etat, lui, participe à une mise en danger de la vie d’autrui. Cela provoque un travail d’usure auprès des migrants mais aussi auprès des associations comme nous. En tant qu’acteurs humanitaires, nous sommes là pour que tout individu soit respecté dans son humanité et cela passe par la santé. C’est le sens de notre action. Notre travail est d’alerter l’opinion et les pouvoirs publics mais aussi de soigner. Il faut d’ailleurs que les gens comprennent que si les migrants tombent malades et qu’on ne les soigne pas, eux aussi peuvent tomber malades.

Depuis votre arrivée, quelles avancées avez-vous constatées ?

Nous avons ouvert un bureau en mai 2011 pour Médecins du monde (225, rue Winston-Churchill), où les activités sont centralisées. Un volet logistique avait été ouvert en mai 2010, dans un entrepôt pour la construction d’abris, de points d’eau, de latrines et pour la gestion des déchets. C’est typiquement une organisation humanitaire comme elle existe à l’étranger. Nous avons travaillé aussi avec l’hôpital pour développer le droit commun comme la Permanence d’accès aux soins de santé (PASS). Nous avons aussi noué des liens de confiance avec les professionnels de l’hébergement pour développer des dispositifs. Mais le but, c’est de rendre visible ces populations invisibles et qu’on développe un droit commun de service public.

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