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La face cachée de l'Angleterre

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La face cachée de l’Angleterre

2 septembre 2010 - Le Nouvel Observateur - Gilles Anquetil, François Armanet

L’écrivain anglaise d’origine bangladaise publie « En cuisine », un roman qui explore le melting-pot londonien et le modèle multiculturel britannique Par Monica Ali

Le Nouvel Observateur - La cuisine de l’Imperial Hotel à Londres, qui sert de cadre à votre nouveau roman, est-elle un miroir de la société multiculturelle britannique, avec son cocktail de cultures, de dialectes et de religions ?

Monica Ali. - Oui, la cuisine d’un grand hôtel est un endroit formidable pour un écrivain, car elle fournit une diversité d’histoires et de parcours qui fait se télescoper les quatre coins du monde. De la suite royale du dernier étage jusqu’à l’employé qui vide les ordures dans les sous-sols, l’hôtel brasse toutes les classes. Au début du livre, le personnage principal, Gabriel, le chef des cuisines, est aveugle à ce qui se passe autour de lui. Puis il commence à ouvrir les yeux. On pense souvent que l’expérience de la diversité culturelle est tonique, qu’elle génère enthousiasme et énergie - et c’est du reste mon avis -, mais elle peut aussi se révéler écrasante et épuisante pour certains. C’est ce que je voulais explorer sans pour autant porter de jugement sur cette attitude. Gabriel a des problèmes personnels importants : il doit gérer ses histoires intimes et faire marcher son restaurant. Je ne voulais pas porter de jugement sur le fait qu’il soit au départ imperméable à toute cette diversité : le fait d’être confronté à la différence est censé être stimulant, mais parfois nous rejetons purement et simplement cette confrontation et choisissons de ne rien voir.

N. O.- En tant que Londonienne, quels changements culturels avez-vous observés dans votre pays ?
M. Ali. - « En cuisine » reflète les changements que l’on a pu constater dans les modes migratoires. Gabriel a grandi dans une ville du nord de l’Angleterre dominée par l’industrie textile - une ville qui ressemble d’ailleurs à celle où j’ai moi-même grandi. Il y a un schéma bien établi qui veut que certains groupes ethniques se concentrent dans quelques poches géographiques définies par une culture et une activité économique : les immigrants d’Asie du Sud iront par exemple travailler dans les industries textiles, et c’est bien sûr lié à l’héritage colonial de l’Empire britannique. Ces schémas sont assez constants, même s’il y a des problèmes dans certains quartiers. Les nouveaux migrants tels que les dépeint la cuisine de l’Imperial Hotel sont très différents : on y trouve des plongeurs somaliens qui ont fui un pays en pleine décomposition, des Philippins ou des émigrés d’Europe de l’Est venus chercher du travail en Grande-Bretagne. Tous mènent des existences fantomatiques auxquelles personne ne s’intéresse. D’une part parce qu’ils viennent d’un peu partout, mais aussi parce que c’est assez déstabilisant de se pencher sur leur sort. En un sens, nos vies sont tributaires de leur travail, de ce qu’ils font dans les coulisses de notre société. Cette société clandestine, on décide de l’ignorer. Les chiffres officiels de l’immigration, légale ou illégale, sont passablement douteux. Mais toute notre économie repose sur les épaules d’une armée de travailleurs que nous traitons comme s’ils étaient invisibles.

N. O. - Votre livre cherche-t-il à mettre aussi en lumière les conséquences de la déréglementation du travail en Grande-Bretagne ?
M. Ali. - La déréglementation du marché du travail est une question dérangeante à laquelle les gens n’ont généralement pas envie de s’intéresser. Au cours des dernières années, les acquis syndicaux ont été largement démantelés au point que dans certaines grandes chaînes de supermarchés, comme Sainsbury’s ou Tesco, plus personne n’est vraiment responsable de quoi que ce soit : tout est sous-traité à l’extérieur. C’est un réel problème : au nom de la flexibilité et de la réduction des coûts, on a transformé le travail en un produit marchand. Du coup, peu importe comment les rayons sont approvisionnés et comment fonctionne le magasin. Mais derrière tout cela il y a des vies humaines, et non des produits, et des gens qui devraient être traités autrement.

N. O. - Le modèle multiculturel britannique est-il actuellement en crise ?
M. Ali. - Il y a quelques années, la question du multiculturalisme occupait le devant de la scène. Ce débat continue d’agiter les esprits : nous nous posons la question de savoir s’il ne vaudrait pas mieux promouvoir une identité britannique plus cohérente. Mais tout cela n’a pas grand sens et vise surtout à proposer des solutions qui ne fonctionnent pas. Le multiculturalisme a ses qualités et ses défauts. Tandis que je faisais mes recherches pour le livre, je suis retournée dans le nord de l’Angleterre afin de discuter avec les gens, particulièrement les Blancs âgés. Je les ai interrogés sur les changements qu’ils avaient constatés au fil des années dans leurs villes. Une femme, par exemple, n’arrêtait pas de se plaindre que les musulmans font sans cesse des défilés, car elle vit dans la nostalgie des manifestations syndicales de sa jeunesse. Il y a quelque chose de profondément triste à voir se déliter les traditions de sa propre communauté, surtout lorsqu’on constate que d’autres communautés sont capables de faire exister ces rites. Cela engendre une sorte de jalousie. Et c’est quelque chose qu’il est très difficile d’évoquer sans se voir accuser de passéisme, voire de racisme. Ce sont des questions difficiles à traiter, mais ce n’est pas pour autant une raison de les ignorer. Après les attentats terroristes et les guerres d’Irak et d’Afghanistan, les critiques du modèle multiculturel sont devenues plus virulentes. Mais est-ce que la manière de se comporter dans la rue a changé ? J’en doute.

N. O. - Vous êtes née à Dacca, d’un père bangladais et d’une mère britannique. Vous avez quitté le Bangladesh au moment de la guerre d’indépendance, en 1971, et votre père n’a pu vous rejoindre en Angleterre que plus tard. Quel souvenir gardez-vous de votre pays natal ?
M. Ali. - « Sept Mers et treize rivières », mon premier roman, m’a permis d’évoquer le parcours de ma mère, qui était blanche, britannique et qui avait pris un chemin atypique en allant épouser mon père à Dacca, où elle avait connu une totale dislocation de son identité. Du Bangladesh, je ne me rappelle presque rien. J’ai quelques souvenirs diffus, mais il est difficile de déterminer s’ils sont réels ou si je les ai inventés après avoir entendu des histoires au fil des ans. Je me souviens mieux de mon arrivée en Grande-Bretagne que de Dacca, parce que l’exil a été une expérience assez traumatisante. J’imagine que le Bangladesh est devenu une sorte de mythe à mes yeux, ne serait-ce que parce que mon père est un excellent conteur d’histoires. Ses anecdotes, et celles de nombre de ses amis exilés, ont fini par alimenter mon premier livre. Mais cette nostalgie de la patrie que l’on laisse derrière soi fait partie du vécu de n’importe quel immigrant : beaucoup d’immigrés qui ont quitté leur pays vingt, trente ou quarante ans plus tôt nourrissent le rêve, rarement réalisé, de rentrer un jour chez eux.

N. O. - Votre double culture est-elle un atout dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui ?
M. Ali. - Je crois que oui. Cela alimente mon travail d’écriture de manière assez profonde : les problématiques de l’identité, de la communauté, de l’appartenance et de la marginalité se retrouvent dans chacun de mes trois livres. L’avenir sera marqué par la montée en puissance de cultures qui n’avaient pas occupé une place dominante jusqu’ici.

N. O. - Quel jugement portez-vous sur le nouveau gouvernement britannique ?
M. Ali. - Les gens ne se sont pas encore rendu compte de ce qui se passe : la réalité ne les a pas encore rattrapés. Nous savons que les coupes budgétaires - qui pourraient atteindre 40% - se profilent à l’horizon, mais personne n’en ressent encore les effets. Et je me demande quel sentiment de colère naîtra du choc avec la réalité. Après la crise financière, il y avait eu des destructions d’emplois temporaires dans la finance, mais maintenant c’est dans la fonction publique que les gens vont perdre leur travail.

N. O. - Quels sont les trois livres que vous emporteriez sur une île déserte ?
M. Ali. - « Guerre et paix » en ferait forcément partie. « La Maison d’Apre-Vent » [« Bleak House »] de Dickens, qui, même si c’est un livre plein de défauts, possède une inventivité langagière et ludique extraordinaire. Je choisirai enfin « Une maison pour Monsieur Biswas » de Naipaul. Il y a dans ce livre une humanité qu’il semble avoir perdu dans ses ouvrages plus tardifs, mais c’est un livre très drôle, au comique impeccable.

Monica Ali
Née en 1 967 à Dacca (ex-Pakistan oriental), Monica Ali est arrivée en Angleterre à l’âge de 3 ans. Son premier roman « Sept Mers et treize rivières » a été un best-seller mondial en 2004. Après « Café Paraíso », elle publie chez Belfond un nouveau roman : « En cuisine ».

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