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L'Afghanistan, à l'heure des écolières

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L’Afghanistan, à l’heure des écolières

13 janvier 2012 - La Croix - Olivier Tallès

Privées d’école sous les talibans, les jeunes filles sont de retour dans le système scolaire afghan. Mais l’insécurité grandissante peut remettre les progrès en question.

Sinjad Dara surgit derrière la colline, au bout d’une piste escarpée. C’est un village accroché à flanc de montagne au milieu d’un paysage lunaire. Une centaine de familles vivent dans ce décor de carte postale, poussant leurs troupeaux de moutons sur les pentes caillouteuses.

Sur le seuil de la nouvelle école maternelle, le paysan Sayed Momin écoute attentivement les enfants réciter l’alphabet en dari, la langue principale en Afghanistan. Sa fille Pawasha, 5 ans, est assise au milieu de la classe. Elle a effectué sa première rentrée scolaire en septembre dernier.

Mutation rapide

Sayed Momin ne sait ni lire ni écrire, mais il n’a rien contre l’école, bien au contraire. « Lorsqu’une ONG a proposé d’ouvrir un établissement pour les filles, on a beaucoup discuté du Coran et de son message autour de l’éducation, témoigne-t-il. Le prophète Mohammed n’a jamais dit que l’enseignement était réservé aux hommes. Il s’agit d’un problème culturel, pas religieux. Je veux que Pawasha obtienne un diplôme. » Au village, seule une famille refuse toujours d’envoyer son enfant à la maternelle.

Des écoles comme celle de Sinjad Dara, il s’en est construit des milliers en Afghanistan. Depuis la chute des talibans en 2001, les filles ont repris le chemin des classes après en avoir été chassées entre 1996 et 2001. En dix ans, leurs effectifs ont explosé, passant de 5 000 à 2,4 millions. Autre indice d’un profond changement, 36 % des 158 000 enseignants sont des femmes.

Mais lorsque les enfants franchissent la porte de l’école, la réalité assombrit quelque peu les chiffres. La moitié des élèves sont encore abrités sous des tentes. Il peut y avoir un toit, quatre murs, mais pas de tableau. Les livres sont rares. Le personnel peu ou pas préparé à son métier.

« Lors des formations, de futurs enseignants ne savent même pas écrire leur nom, rapporte Mohammad Hassine Mohet, coordinateur pédagogique chez Afrane, une ONG spécialisée dans l’éducation. Beaucoup ont du mal à transmettre leur savoir, faute de méthode d’apprentissage. »

Demande grandissante

Face à l’afflux d’élèves, les établissements sont obligés de jongler avec les emplois du temps. « C’est un casse-tête », soupire Fauzia Hakimi, qui dirige l’école primaire et secondaire de Charikar, une petite ville à une heure de route de Kaboul en direction du nord.

Faute de classe, ses élèves ont trois heures de cours par jour. À l’aube, l’établissement est réservé aux enfants du primaire. C’est vers 10 heures que les adolescentes arrivent, remplacées en milieu de journée par les garçons.

Au fil des ans, la directrice a appris à travailler avec les moyens du bord. L’électricité, par exemple, fonctionne par intermittence. Pour l’eau, il faut attendre que la citerne soit remplie. À défaut d’avoir un ordinateur, l’école compte un laboratoire de biologie bien outillé en éprouvettes et microscopes grâce à l’aide de l’ONG Afrane.

La fourniture des cahiers ? Elle dépend du bon vouloir des donateurs étrangers. « La priorité, c’est de former des enseignants, souligne Fauzia Hakimi. Quand je demande des géographes, le rectorat m’adjuge des biologistes et me dit de faire avec. »

Insécurité

Le collège de Charikar a rouvert ses portes aux filles, il y a seulement quatre ans. « Il y avait la cohue devant l’établissement, se souvient la directrice. Très vite, elles ont rattrapé leur retard sur les garçons, qui doivent souvent travailler dans les champs. Les parents les ont envoyées dès la reprise des cours. Tout le monde à Charikar a compris l’importance de l’éducation féminine. » Non sans inquiétude, la responsable note cependant un recul des effectifs. Sur les 1 285 inscrits à la rentrée, 340 élèves ont abandonné en route.

« Les parents ont peur pour la sécurité de leurs enfants », observe Fauzia Hakimi. La guerre a fait irruption dans la vie scolaire en septembre dernier. Des insurgés talibans ont attaqué les bureaux du gouvernement et de la police secrète dont les bâtiments sont adossés au collège. Tirs de mortiers, de rafales de mitrailleuses, de grenades… Les combats ont duré plusieurs heures. Par chance, aucun jeune n’a été blessé. Mais à chaque visite d’un officiel de haut rang, le périmètre autour de l’école est bouclé.

Pour aller en cours, il faut souvent slalomer au milieu des gardes armés et des voitures de police équipés de mitrailleuses. La guerre dicte ses règles, même dans les villes plutôt épargnées comme celle de Charikar. « Nous organisons des réunions avec les parents d’élèves pour les rassurer, raconte Nafissa Nekzod, jeune professeur de français de 25 ans. Nous passons même dans les maisons, porte après porte, pour les encourager à ne pas céder à la peur. »

Mais quels arguments opposer face à l’insécurité grandissante ? Il y a ces écoles incendiées par des insurgés dans les campagnes. Il y a ces professeurs assassinés pour collaboration avec l’ennemi. Il y a aussi ces élèves agressés.

À Kandahar, en 2008, des adolescentes ont été défigurées à l’acide pour avoir osé se rendre à l’école. « Les talibans prétendent qu’ils ne sont plus opposés à l’éducation des filles, poursuit Fauzia Hakimi. Nos enseignantes n’y croient pas. S’ils reprennent le pouvoir, ils nous tueront. »

Signes du changement

À l’université des sciences et des lettres de Kaboul, on ne croit guère au retour des fidèles du mollah Omar. Ici, la guerre semble loin. Avec ses jardins, ses femmes maquillées au visage dévoilé, ses hommes en jean et blouson de cuir, le campus ressemble à n’importe quelle faculté du monde.

Les traces du passage des talibans qui avaient transformé des locaux en prison ont été gommées. Dans le département de langue française dont la reconstruction a été financée par la France, les étudiants des deux sexes assistent aux mêmes cours.

Masturia Azuri y enseigne la langue de Molière depuis 2002. Elle a vu les mentalités bouger au fil des ans. « Pendant les premiers mois qui ont suivi la chute des talibans, on pouvait remarquer la peur dans le regard des étudiants, se souvient-elle. Peur de parler. Peur du regard des autres. Comme si la main des talibans allait s’abattre sur eux. En classe, les femmes ne s’asseyaient pas à côté des hommes. Aujourd’hui, elles sont plus libres, plus confiantes. S’impliquent beaucoup. Partent à l’étranger en stage. Repoussent la date du mariage. »

Ce n’est pas Hossaï Wafa, 21 ans, qui contredira son professeur. Chaussures à talons aux pieds, discret foulard sur les épaules, cette étudiante débordante d’énergie sensibilise les mères à l’éducation des filles lorsqu’elle ne révise pas son français. Son projet ? Faire un master à Paris.

« Ma mère est contre l’idée de voyager seule, mon père est pour », résume-t-el le. Mais rien ne l’arrête. Son modèle, c’est le général Khaded, première femme à avoir obtenu ce grade. « Si le pays ne s’enfonce pas dans la guerre civile, vous n’allez pas reconnaître l’Afghanistan dans dix ans », promet-elle.

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