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Kaboul, ville de réfugiés de la guerre afghane

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Kaboul, ville de réfugiés de la guerre afghane

4 décembre 2011 - La Croix - Olivier Tallès
  • Lors de la conférence internationale de Bonn qui s’ouvre lundi 5 décembre, la communauté internationale doit renouveler son engagement auprès du pays à l’issue de son retrait militaire, fin 2014.
  • Loin des combats qui durent depuis dix ans, la capitale de l’Afghanistan doit faire face à une croissance très rapide.
  • Les deux tiers de la population sont installés sur des terrains informels, sans eau ni assainissement.

Ici, une poule picore, perchée sur un tas d’ordure. Là, un troupeau de moutons défile le long des abris du camp. À l’ombre d’un mur en terre, des hommes à la barbe sombre combattent l’ennui autour d’un thé. Ce sont des Pachtouns, l’ethnie majoritaire en Afghanistan. Tous arrivent des régions d’Helmand et de Kandahar, tombées en partie aux mains des insurgés talibans. La plupart étaient des fermiers. Ils se sont réfugiés à Kaboul, il y a un an et demi. Dans leur campement, ils manquent d’eau et de bois de chauffage. Les nuits d’hiver sont glacées à 1 800 mètres d’altitude.

Deux cent cinquante familles se pressent ainsi sur ce terrain vague ouvert aux quatre vents. La guerre les a chassées de leurs villages. Mohammed Ibrahim montre des photos à un employé de l’ ONG Solidarités qui recense les besoins de la communauté. Sur les images, on devine le corps d’une petite fille, blessée par une explosion. « La vie devenait impossible dans notre village, raconte le père. Un jour, les forces gouvernementales nous bombardaient, un autre les talibans nous accusaient de collaboration. À Kaboul, nous avons au moins la sécurité. »

Chaque jour, des familles entières abandonnent ainsi les villages et gagnent le chef-lieu de la province ou la capitale. La guerre, l’insécurité et la misère qui sévissent dans les campagnes ont accéléré l’exode rural en Afghanistan. À l’intérieur des villes, ces populations se sont mélangées aux centaines de milliers de réfugiés rentrés de Pakistan et d’Iran après la chute des talibans en 2001. Au point que Kaboul a connu une croissance record : en dix ans, sa population a été multipliée par quatre, passant d’un million et demi à six millions d’habitants.

La plupart se réfugient chez un parent. Les autres s’entassent sur des terrains vagues, sans eau ni électricité, à la merci d’une expulsion. D’après l’ONG Solidarités, qui prépare des distributions alimentaires pour passer l’hiver, ils seraient 18 000, dispersés dans 41 camps. Dans la famille Abdelaziz, un fils manutentionnaire doit faire vivre dix personnes avec un salaire de 13 € par semaine. « Pas de quoi envoyer les enfants à l’école », confie sa sœur. La mairie fait mine d’ignorer ces populations qui envahissent des espaces publics.

Habitation insalubre

Occuper des terrains municipaux, c’est pourtant devenu une pratique courante à Kaboul après la chute des talibans. Les maisons poussent hors de toutes règles, rognant ici les étendues vierges, mordant là sur les collines. « Les deux tiers des habitants de la commune habitent des lotissements construits en toute illégalité, reconnaît l’ingénieur Mohammed Yasin, conseiller à la politique de la ville. Ils ne font pas partie du plan d’urbanisme. » Sur le papier, la majorité de la population n’existe donc pas. Elle n’a pas droit à l’eau, l’électricité publique ou le ramassage des déchets.

Shah Agha habite un de ces quartiers informels accrochés à la falaise. Cet ancien moudjahid a construit de ses mains sa maison couleur terre. C’était il y a sept ans. Sa famille fuyait l’insécurité grandissante en province. Quand il est arrivé, il n’y avait rien. Aujourd’hui, des habitations au milieu desquelles coulent les eaux usées ont dévoré tous les espaces libres. Aucun des propriétaires ne possède de titres de propriété. « Si on veut l’électricité, il faut se tourner vers le privé ou payer le raccordement à la ville plus l’abonnement, précise-t-il. C’est trop cher. »

Près des quartiers insalubres, les palaces s’alignent comme à la parade. Ces villas sont occupées par les nouveaux riches : dignitaires du régime du président Hamid Karzaï, anciens commandants moudjahidins, barons de la drogue. Il y a aussi des chefs d’entreprise qui ont fait fortune dans les télécommunications, la sécurité, les médias ou la construction. Dopée par les milliards de l’aide internationale, Kaboul a retrouvé le goût des affaires. On a construit des ponts, des parcs, des routes, des immeubles pour les salariés de la classe moyenne embauchés par les organisations internationales.

10% de la population de Kaboul a accès à l’eau

Mais derrière les façades clinquantes de la reconstruction, les ouvrages se lézardent. Les nouvelles routes bâties avec l’argent de la communauté internationale résistent à un hiver, voire deux, puis s’affaissent, se fendillent, se couvrent de trous. Il faut refaire l’asphalte tous les deux ans. « Les bailleurs de fonds ont misé sur la quantité, pas la qualité, résume l’architecte Mossadeq Khalili. Dans le secteur du bâtiment, on n’a utilisé ni les bons architectes, ni les bons ingénieurs, ni les bons matériaux. Les normes sismiques ne sont pas respectées, alors que le risque de tremblement de terre est élevé. »

Certains édifices tombent déjà en ruine, à l’image de l’hôpital de Jambhuriat. Financés par l’aide étrangère, les sept étages du centre de soins se sont écroulés deux semaines à peine après la fin du chantier. C’était en 2005. L’entreprise qui avait obtenu le permis de construire l’avait revendu à une autre société, laquelle l’avait ensuite cédé à un troisième sous-traitant, chaque contractant prélevant au passage sa commission sur le budget initial. De nombreuses sociétés américaines ont procédé de la sorte après 2001. « Au final, personne ne contrôle la sécurité des édifices » , déplore Mossadeq Khalili.

Sous la pression des migrants, la ville a grandi trop vite, oubliant au passage de bâtir son réseau d’eau et d’assainissement. « Environ 10 % de la population a accès à l’eau courante » , selon l’ Agence française de développement. Pire, il n’y a pas de tout-à-l’égout. Quand il existe des canaux de drainage des eaux usées, ils aboutissent à l’extérieur de la ville ou dans la rivière encombrée de sacs en plastique. « Malgré les milliards déversés, la communauté internationale n’a pas été capable de construire une station d’épuration » , s’étonne un diplomate. Point positif, le ramassage des ordures s’améliore depuis la création d’une équipe municipale.

Ville bunker

Il n’empêche : l’air reste saturé par les gaz de pots d’échappement. Matin et soir, les avenues sans feux rouges sont obstruées par des centaines de milliers de véhicules au milieu desquels tentent de se faufiler des brouettes. Pour désengorger le centre, le gouvernement rêve de créer un nouveau Kaboul à 24 kilomètres de là, où seraient concentrés les bureaux des administrations. « Le projet piétine depuis 2003, note un député de la capitale, Ramazan Bachardost. Il existe de vagues plans. Aucune date n’a été fixée. »

Les problèmes de sécurité entravent aussi la circulation. Les véhicules zigzaguent entre les blocs de béton posés devant les bureaux des ambassades, des organisations des Nations unies, des ministères, des commissariats. Kaboul n’est pas une ville en guerre mais une ville bunker avec ses check-points, ses hommes en armes, ses barbelés. La capitale a beau multiplier les murs de protection, la peur de l’attentat n’a pas disparu. « Quand je quitte l’université, je ne me sens pas en sécurité » , témoigne Masturia Azuri, professeur de français à la faculté.

Le campus reste cependant un havre de paix au cœur de la capitale. Privés de cours au temps des talibans, de jeunes femmes maquillées en chaussures à talon y côtoient des hommes en jeans et veste de cuir. L’étudiante Hassai Wafa a choisi le département de langue française, dont les locaux tout neufs ont été financés par la France. « On n’est pas à l’abri d’un retour en arrière, surtout si la communauté internationale quitte le pays, prévient-elle. Mais je reste optimiste. Kaboul a retrouvé le goût des études et les mentalités changent. »

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