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Diplômés étrangers non grata : Claude Guéant « fait du chiffre »

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Diplômés étrangers non grata : Claude Guéant « fait du chiffre »

29 septembre 2011 - Rue89 - Emilie Brouze

Réduite, la liste des métiers en tension exclut encore des étudiants, pénalise des employeurs et inquiète l’enseignement supérieur.

Ce n’était pas une simple formalité, loin de là, et grâce au ministre de l’Intérieur Claude Guéant, c’est devenu un Graal inaccessible. Délais interminables, refus systématiques et incompréhensibles… Les étudiants étrangers ont de plus en plus de mal à obtenir le droit de rester en France pour leur premier job. C’est le résultat d’un durcissement des autorisations d’immigration liée au travail, censé réduire le chômage.

En page deux d’un courrier de la préfecture de Paris daté du 18 août, ces six mots :

« L’autorisation de travail demandée est refusée. »

Karim, 24 ans, diplômé en télécommunications à Lille-1, venait de signer un CDI comme consultant en sécurité informatique à Solucom.

Karim est « marocain de nationalité » mais « toute [sa] formation est française ». Après son master en France, il décroche un CDD à Paris et obtient facilement le changement de statut d’étudiant à « travailleur temporaire ». Il dépose fin juillet une demande pour devenir « travailleur permanent » : refus, contrat suspendu. La société va déposer un recours. Karim :

« Là, je ne sais pas ce qui va se passer. C’est difficile : cela fait deux mois que je ne travaille pas et j’ai un loyer à payer. »

Plus que quatorze métiers « en tension »

Karim cite l’une des raisons invoquées dans sa lettre de refus : « consultant » n’est pas considéré comme un métier « en tension ». Car, à quelques mois de la présidentielle, le ministre de l’Intérieur a (plutôt discrètement) durci les conditions de délivrance des autorisations de travail et alourdi les procédures de changement de statut. Tout est indiqué dans une circulaire datée du 31 mai [PDF, via LeFigaro.fr], cosignée avec Xavier Bertrand, ministre du Travail. Objectif : réduire de moitié le nombre des cartes de salariés.

En juillet, la liste des trente métiers jugés « en tension » (accessibles aux ressortissants non-communautaires) a été réduite à quatorze. Exit les jobs dans l’informatique et le BTP qui faisaient partie de la précédente énumération dressée en 2008. Les préfets peuvent ensuite resserrer davantage la liste pour leur région (et même se contenter d’un seul métier), si besoin.

Dans un courrier adressé aux syndicats, la Direction générale à l’emploi et à la formation professionnelle (DGEFP) précise :

« Il s’agit de circonscrire cette liste aux métiers les plus qualifiés ou les plus spécifiques, correspondant à des besoins significatifs de main d’œuvre. »

« Tout est fait pour nous dissuader de travailler »

Au lendemain de la circulaire, les choses se compliquent donc pour les étudiants étrangers. Ceux qui ont déposé leur demande après le 1er juin tardent à recevoir une réponse. Les « non » se multiplient. Les étudiants peinent à avoir des informations claires. Face aux refus et aux personnes « alarmées », un Collectif des étudiants étrangers est monté. Une des membres, qui préfère rester anonyme, dresse la situation :

« Autour de nous, certains ont été refusés alors qu’ils avaient une promesse d’embauche. La panique est montée : on essaie maintenant, en collectif, de recenser les témoignages. Cela concerne des étudiants dans les universités, les grandes écoles, de toutes nationalités. Même des métiers dans la liste des quatorze, à certains endroits.

Tout est fait pour nous dissuader de continuer à travailler en France. On a passé en moyenne cinq années ici, on s’est battus pour avoir des entretiens, on pensait avoir le choix de continuer… On est dans une situation d’incompréhension. »

La France, troisième pays d’accueil des étudiants

Lors de sa réunion de rentrée, la Conférence des présidents d’universités (CPU) a jugé « très grave » l’existence de la circulaire du 31 mai, rapporte l’AFP. Elle « peut avoir des consé­quences impor­tantes pour notre ensei­gne­ment supé­rieur », juge Louis Vogel, président de la CPU.

« On rend la situa­tion des étudiants étran­gers dif­fi­cile. »

Avec 280 000 étudiants étrangers, la France est le troisième pays d’accueil dans le monde ; 40 % des doctorants ne sont pas Français. Les présidents d’universités craignent la destruction des conventions passées avec les universités étrangères.

Dans un courrier à M. Guéant, le pré­sident de la Conférence des grandes écoles (CGE), Pierre Tapie, a lui aussi exprimé ses inquiétudes.
« On n’arrivera pas à remplacer ces gens-là »

Moins de travailleurs étrangers, moins de chômage : c’est l’amalgame induit par le gouvernement ; alors que les autorisations de séjour délivrées au titre du travail s’élevaient à environ 20 000 en 2010 (soit 10% de l’immigration légale) – pas de quoi donc inverser une tendance économique.

Pour Fanny Rouhet, directrice du développement ressources humaines au cabinet de conseil Solucom, ces nouvelles directives auront même un coût économique pour l’entreprise ; les étudiants formés, intégrés, chargés parfois de responsabilités sur des projets, devant partir du jour au lendemain.

Parmi le personnel de Solucom, neuf salariés étrangers, dont Karim, ont reçu un avis négatif de la préfecture. Un refus « souvent incompréhensible » car l’analyse du dossier est partielle.

« Cela montre la volonté de faire du chiffre. »

Tendue, elle ajoute :

« On recrute 20 à 25% d’étrangers. On n’a jamais eu de soucis jusqu’à ces cinq derniers mois. Dans la liste des quatorze, on n’a plus qu’un métier qui nous concerne. Mais la liste du ministère ne colle pas avec la réalité.

On sait que l’on n’arrivera pas à remplacer ces gens-là. Pour un poste de consultant comme Karim, on reçoit juste une poignée de candidatures qui ne correspondent souvent pas aux critères.

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