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De l'Africa House à la rue

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On a lu, on a vu

De l’Africa House à la rue

29 juin 2011 - Mediapart - Marion Osmont

Lundi matin à 7 heures, la police a procédé à l’expulsion des occupants du squat africain de Calais. Occupée depuis septembre 2010, l’ancienne friche industrielle du 32 rue Descartes abritait selon les périodes entre 100 et 200 Soudanais, Erythréens et Ethiopiens. Contrairement à ce qu’annonce lundi matin le site de Libération, reproduisant mot pour mot une dépêche AFP, ce ne sont pas une trentaine de personnes qui ont été ainsi délogées, mais 150 hommes, femmes et enfants. Alertés par des militants de l’expulsion annoncée la semaine dernière par la maire de Calais (UMP), Natacha Bouchart, les occupants du squat ont quitté les lieux ce week-end, avant l’intervention de la police. Seuls 30 demandeurs d’asile sont restés sur les lieux : en situation légale sur le territoire, ils ne craignaient pas une arrestation. Les hébergements qui leur ont été proposés, dont fait état la dépêche, ne sont pas adaptés à des demandeurs d’asile. « C’est un effet d’annonce ! Il s’agit de foyers d’urgence : un lit, un duvet une douche, pour une nuit, sans certitude d’obtenir une place la nuit suivante ! » s’indigne Amandine, bénévole à Calais.

Parmi les personnes qui logeaient au 32 rue Descartes, certains vivent à Calais depuis des mois, voire des années –notamment les demandeurs d’asile, qui attendent pendant des mois une convocation à l’Ofpra ou à la CNDA– et étaient installés au squat depuis septembre dernier. « La pression policière contraint les demandeurs d’asile à l’errance, de "jungles" en "jungles" : il est difficile de savoir précisément combien de demandeurs d’asile vivaient à l’Africa. Mais sur les 117 demandeurs d’asile dont nous traitons le dossier, la majorité y vivaient, de façon intermittente ou permanente. Deux réfugiés statutaires y logeaient également, explique Mathilde Tiberghien, du HCR. Cette nuit, des demandeurs d’asile et des réfugiés ont dormi dans la rue ! Nous demandons à ce que des propositions d’hébergements adaptées leur soient faites dans les délais les plus brefs. »

Ceux-là, les « anciens », sont habitués, d’expulsions en destructions –l’été dernier, après l’évacuation du précédent squat, ils avaient passé trois mois à la rue : « Ils ont détruit l’ancienne Africa House, aujourd’hui ils détruisent celle-là, on trouvera un autre endroit où vivre. Peut-être pas demain, pas cette semaine, mais on trouvera ! »

Les autres, une quarantaine d’Erythréens et d’Ethiopiens, dont une dizaine de femmes et deux enfants, âgés de 9 et 10 ans, sont arrivés fin avril, et sont rejoints de semaine en semaine par des groupes de trois ou quatre personnes. Ils avaient quitté la Libye deux semaines plus tôt, traversé ensemble la Méditerranée en boat people, et étaient arrivés à Lampedusa, puis de Lampedusa à Rome, de Rome à Paris, de Paris à Calais. D’autres partis avec eux ne sont pas arrivés –d’après leurs récits, 2000 sont partis de Libye en ce mois d’avril 2011, 600 ont péri en mer : deux naufrages, et un bateau égaré pendant 15 jours, ses occupants morts de faim, de soif. Eux sont arrivés.

Enfants des rues d’Addis-Abeba, paysans éthiopiens, adolescents érythréens fuyant la conscription militaire illimitée, ils n’avaient pas les moyens de payer leurs geôliers pour sortir des camps de rétention libyens. S’ils ont pu quitter la Libye, c’est parce que Mouammar Kadhafi l’a décidé ainsi : des migrants sur nos côtes en représailles aux raids aériens de l’Otan. « J’étais en prison depuis deux ans, je n’avais personne pour m’aider, ni ami ni famille en Europe pour payer les 1000 dollars pour sortir de prison. Et puis, ils ont ouvert les portes des prisons, ils nous ont dit : "les bateaux pour l’Europe c’est gratuit !", ils ont même affrété des bus pour aller chercher d’autres personnes qui s’étaient réfugiées en Tunisie », raconte Tesfay.

Et s’ils sont arrivés là, à Calais, quelques jours seulement après avoir traversé la Méditerranée, c’est parce que l’Italie les a poussés dehors. Les autorités italiennes –fait exceptionnel– n’ont pas enregistré leurs empreintes digitales (le règlement Dublin II impose aux demandeurs d’asile de déposer leur demande dans le premier pays européen traversé, celui dans lequel les empreintes ont été relevées).

Eux c’est Isaac, 40 ans, Erythréen, souffrant d’une crise d’asthme, qui s’étouffe en silence pendant trois jours, avant qu’on ne l’emmène aux urgences au milieu de la nuit. Cortisone et ventoline, il est renvoyé « à domicile » dès le lendemain matin. Allongé sur un matelas au milieu de l’immense hangar, ouvert sur le ciel, portes défoncées, il demande qu’on lui trouve un endroit où vivre, le temps de l’enregistrement de sa demande d’asile : « Je n’avais pas eu de crise depuis 10 ans, je n’ai pas besoin de médecin, mais je ne peux pas rester dans le froid, le vent et la poussière. »

C’est aussi Habté, Ethiopien, 9 ans, tombé du toit du train Eurostar qui devait l’emmener en Angleterre, immobilisé par une jambe cassée, et qui ne peut plus monter à l’échelle improvisée en bois de palette pour rejoindre sa « chambre », et qui ne peut plus jouer au foot.

C’est encore Yonas, qui préfère rester à l’écart. Sur un toit plat, il a posé deux planches de bois, qui sont un abri contre la pluie. De père éthiopien et de mère somalienne, Yonas a 24 ans. Il a été séparé de sa mère à l’âge de 9 ans lors de mouvements de population dans la Somalie en guerre. « A Addis-Abeba, je vivais dans la rue, je travaillais comme vendeur de chewing-gums, cireur de chaussures, marchand de contrebande. » Il y huit ans, une demi-sœur retrouvée dans un camp de réfugiés kenyan lui apprend que leur mère est réfugiée en Grande-Bretagne. S’accrochant à ce fol espoir, il décide de rejoindre la Grande-Bretagne pour y retrouver sa mère. « En Libye, j’ai été emprisonné quatre ans dans une prison pour migrants : je n’avais personne à qui emprunter l’argent nécessaire pour sortir. Ils m’ont torturé sans cesse, ils m’ont cassé les deux jambes, ils m’ont fracturé le pied », dit-il en montrant les cicatrices des sévices subis, « ils m’ont forcé à violer une femme ».

Yonas a besoin de parler. Il raconte son départ de Libye, les naufrages et les morts. Il évoque un bateau perdu en mer, avec à son bord quatre-vingt personnes, mortes de faim et de soif, à l’exception de neuf d’entre elles. « L’un des survivants était un ami, ils ont dérivé pendant deux semaines, sans nourriture, sans eau, il m’a raconté ça à son retour en Libye, juste avant que je ne prenne la mer. Je suis parti. Je ne sais pas où il est aujourd’hui, je ne sais pas s’il est vivant ou mort. »

Le 8 mai, le quotidien britannique The Guardian révèle qu’un bateau de l’Otan aurait ignoré les appels de détresse adressés par des boat people à la dérive. Les informations du Guardian sont relayées par l’Express. Yonas n’avait pas parlé d’un bateau de l’Otan. Mais les dates et le nombre des occupants du bateau –vivants et morts– correspondent. A mes questions, il apporte ces précisions : « Je ne peux pas certifier que c’était un bateau de l’Otan, mais ils ont croisé un bateau militaire. Et quand ils ont croisé ce bateau, ils ont jeté à la mer GPS et téléphones satellitaires : tu comprends, ceux qui en possèdent sont considérés comme passeurs, à l’arrivée en Italie, ils sont emprisonnés. Ils ont tout jeté à la mer : ils étaient certains d’être secourus ! Mais ils ne l’ont pas été. Et, là, ils n’avaient plus aucun outil pour se repérer ou donner l’alerte. Et ils ont dérivé, dérivé... »

Isaac, Habté, Yonas et les autres ont passé la nuit dehors. Ce soir, ils seront toujours à la rue.

Et si, toutes les nuits, ils tentent, cachés sous des camions, hissés sur le toit des trains, de passer en Angleterre –où ils n’ont pour la plupart d’entre eux ni amis, ni famille– c’est parce que de la France, ils n’ont vu que l’Africa House, et la rue. « En Angleterre, il y a des écoles et du travail ! » disent-ils à l’unisson, comme pour ne pas perdre espoir.

Auteur : Marion Osmont est photographe, engagée depuis deux dans le soutien aux exilés de Calais, en lien avec les militants sur place. Elle témoigne pour Mediapart de l’arrivée, du quotidien puis de l’expulsion, lundi 27 juin, des occupants du squat africain de la ville, l’Africa House.

Elle réalise un livre pour documenter le parcours et le quotidien à l’Africa House de deux demandeurs d’asile (la parution est prévue cet hiver aux Editions Limitrophe).

Source

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