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Calais, la nuit tombe, le hangar des migrants s'ouvre

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Calais, la nuit tombe, le hangar des migrants s’ouvre

1er décembre 2010 - Libélille - Haydée Saberan

SOCIETE - « Tu partages une pomme avec moi ? » Ils ne sont pas nombreux dedans, pourtant il fait glacial dehors. Une cinquantaine de migrants Erythréens, Kurdes, Iraniens, s’allongent dans la grande salle à peine chauffée, ouverte pour les grands froids, près du port. Un sac de couchage, une couverture, un carton pour tenter d’isoler le sol. Sur les murs, des chauffages à infrarouge. On s’emmitoufle, on s’endort. Ou on prolonge la soirée, on bavarde et on blague.

Parkings. En tailleur sur quelques couvertures, un petit groupe, Iraniens d’ethnies différentes, turcs, kurdes, perses, partagent une pomme et une banane, proposent de bavarder, s’excusent de ne pas avoir de thé à offrir. Babak, 25 ans : « Ils ont ouvert parce qu’on est en dessous de zéro, mais dès qu’on repassera au dessus, ils nous mettront dehors ! Et demain matin, à huit heures, dehors ! Comment c’est possible ? » On lui répond qu’il y a sept ans, un local existait, tenu par la Croix-Rouge à Sangatte. Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, l’a fait fermer.
C’était la nuit dernière à Calais, et ça recommence ce soir, et toute la semaine, le plan grand froid est prolongé. Dans la salle, les assos, Salam, la Marmite aux idées, veillent, discutent avec ceux qui ne dorment pas. Sur les quelque 200 migrants dans la ville, il y a ceux qui dorment dans les squats, d’autres dans les forêts alentour, ceux qui se sont engouffrés ici pour dormir au chaud. Et aussi ceux qui continuent de tenter leur chance sur les parkings, pour passer de l’autre côté de la Manche.

Bougies. Dans la grande salle, Kamran, 40 ans, bonnet sur la tête, un peu pâle, le plus âgé des cinq Iraniens, ne veut pas qu’on écrive son vrai prénom. « Tu n’as qu’à m’appeler le type malheureux ». Il explose : « On n’a rien. Pas de douches, pas de toilettes, nulle part où dormir vraiment ». Il assure être réfugié en Grande-Bretagne mais avoir perdu ses papiers en visite en France, dit que le Secours Catholique essaie de démêler tout ça. En attendant, il vit comme les autres. « Dans le squat où je dors, on gèle. C’est si humide que les couvertures ne sèchent pas. Pas de lumière, j’ai deux bougies, et pas d’argent pour en acheter d’autres. Même trouver de l’eau à boire, c’est difficile ».
« T’as qu’à boire la neige », se marre Aïdin, 27 ans, aux yeux rieurs. Il soulève le bonnet de Kamran et laisse entrevoir son crâne : « Il râle parce que ça le vexe d’être chauve ». Kamran : « arrête, on parle sérieusement, il faut expliquer ce qu’on vit. Quelqu’un peut mourir de froid dans la neige, sans que son père et sa mère n’en sachent rien. Est-ce que c’est normal ? ».

Check-in. Aïdin remet ça : « Moi, mon problème, c’est que je chausse du 43, et mes chaussures ne dépassent pas le 40 ». Babak en rajoute : « Dans ton journal, tu peux écrire qu’ils devraient annulent les check-in ? ». Les check-in, les multiples contrôles que traversent les camions, au port et au tunnel sous la Manche. Les migrants, eux, se cachent dans les chargements. Babak : « Dis-leur aussi d’annuler les frontières ! ». Aïdin sort son pied nu, montre sa chaussure trop petite, part dans un fou rire. « Et n’oublie pas mon 43... » Kamran : « Certains sont là depuis huit mois, vous vous rendez compte ? ». Huit mois, c’est rare. Eux sont là depuis huit, dix, quinze jours.

Tarzan. Babak croit savoir que certains ont réussi à passer de l’autre côté à la nage. Kamran hausse les épaules : « ben oui, mais pour entrer dans le Guiness, pas pour passer en Angleterre ». Aïdin, mort de rire : « ça se loue, ici, des bateaux à moteur ? ». On lui répond que la Manche est la mer la plus fréquentée du monde, et que surtout, les côtes sont archi-surveillées. L’homme au bonnet continue : « On est pire que des chiens. Un renard sait se fabriquer un terrier, trouver un trou, pas nous. On est devenus des Tarzans. Bientôt on se transformera en poissons, et on boira l’eau de mer, on nagera jusque l’Angleterre ».

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