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Calais : d'une jungle à l'autre

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Calais : d’une jungle à l’autre

22 avril 2012 - Le Nouvel Observateur - Benjamin Roger et Benjamin Damade

Hébergement de fortune, harcèlement policier, urgence humanitaire... Deux ans après la destruction de la "jungle", rien n’a vraiment changé pour les migrants !

Ici, une poupée sous un tas de feuilles. Plus loin, des vêtements, des brosses à dents. Les bulldozers venus détruire la "jungle" de Calais en septembre 2009 n’ont pas tout emporté. L’herbe a repoussé dans cette zone plantée à deux pas du port. Les clandestins, les centaines de CRS et la foule des journalistes ont disparu. Le problème, lui, n’a été déplacé que de quelques kilomètres.

Aujourd’hui, il resterait environ 500 migrants dans la région, dont 200 à Calais. L’intervention musclée de l’ancien ministre de l’immigration, Eric Besson, a bousculé les choses. Face au durcissement de la répression, les migrants se sont dispersés sur tout le littoral. Les Afghans et les Irakiens, majoritaires dans les années 2000, ont laissé la place aux Africains. Et si pour la plupart d’entre eux, l’objectif reste d’atteindre les côtes anglaises, certains se résignent à demander l’asile en France.

"Quand on est là, les policiers n’ont pas le droit d’intervenir"

Depuis la fin de la "jungle", des bénévoles continuent d’offrir quotidiennement des plats chauds aux clandestins de Calais. L’emplacement de distribution des repas qui jouxte le port a été obtenu au prix d’âpres négociations avec la mairie. "C’est un lieu sanctuarisé, explique Sylvie Copyans, militante de l’association Salam. Quand on est là, les policiers n’ont pas le droit d’intervenir." Ils restent donc derrière les grilles. Vigilants, ils surveillent les migrants et gardent un œil sur les bénévoles.

Ce double jeu illustre la position ambiguë de la municipalité. Historiquement communiste, la ville est passée aux mains de l’UMP aux élections de 2008. Elle applique désormais la politique du gouvernement sur la question de l’immigration clandestine. "Nous, nous parlons d’humanisme et de rigueur, assène Philippe Mignonet, adjoint au maire. Plus nous installerons de structures d’accueil, plus ce sera difficile à gérer." Résultat, la mairie investit mais délègue aux bénévoles.

Dans le fond, rien n’a vraiment changé, s’indigne Mariam Guerey, animatrice au Secours catholique. Le vrai problème, c’est l’hébergement... Et à ce niveau là, la situation des migrants est toujours aussi précaire."

La fermeture de la "jungle" a entraîné la multiplication des refuges de fortune. On compterait aujourd’hui une dizaine de squats à Calais. La police, toujours en patrouille, veille à ce qu’aucun ne prenne trop d’ampleur. Le mois dernier, le plus gros campement sauvage de la ville a été démantelé. Regroupant entre 30 et 40 personnes, l’ "African House" était devenue trop voyante. Les CRS ont mis tout le monde dehors. Comme à chaque expulsion, des propositions d’hébergement ont été faites aux demandeurs d’asile. Toutes ont été refusées. Pour les migrants qui rêvent de traverser la Manche, les centres d’accueil, éparpillés dans la région, sont trop éloignés de leur objectif.

Ils sont une vingtaine dans la "Palestine House"

C’est donc l’éternel jeu du chat et de la souris. A peine délogés, les migrants réinvestissent d’autres sites. Ce jeudi 19 avril au soir, ils sont une vingtaine dans la "Palestine House", une ancienne fabrique de dentelle proche du centre-ville. Les ruines du bâtiment surplombent un vaste terrain vague remplis de détritus. A l’étage, des Egyptiens ont jeté leurs sacs de couchage. Parmi eux, Youssef ; les yeux verts, Perfecto et sweat à capuche, il ressemble à s’y méprendre à n’importe quel jeune du coin. Sauf que lui n’a pas de papiers. "Je tente d’aller en Angleterre toutes les nuits, confie-t-il. Je vais au port et un ami m’ouvre le coffre d’une voiture. Je me suis déjà fait attraper une dizaine de fois, mais j’y retournerai jusqu’à ce que je passe." Clope à la bouche, dans un anglais approximatif, Youssef raconte aussi les visites incessantes de la police. La veille, les occupants ont été réveillés à deux heures du matin. Trois d’entre eux ont fini leur nuit au poste.

Afghans, Érythréens, Tchadiens, Vietnamiens, Kurdes...

"Ici c’est dégueulasse, c’est pas des conditions de vie", grimace le jeune Égyptien en pointant une canalisation rouillée, seul point d’eau du squat. Dans la pièce voisine, une dizaine d’hommes, assis dans des canapés défoncés, se réchauffent autour du feu.

Soudanais, Erythréens, Tchadiens, ils viennent tous de la Corne de l’Afrique, comme la majorité des migrants présents aujourd’hui à Calais. D’après les bénévoles, les filières migratoires se déplacent régulièrement, remontant vers le Nord jusqu’en Belgique.

Au campement de Téteghem, dans la périphérie de Dunkerque, sont regroupés quelques Afghans, des Vietnamiens mais surtout une majorité de Kurdes. Certains sont là depuis plusieurs mois. C’est le cas de Rêbaz, tout juste 24 ans, dont sept passés dans la banlieue de Londres. Expulsé peu après sa majorité, il tente depuis de revenir dans son pays d’adoption.

Maintenant que j’ai appris la culture européenne, je ne peux plus rentrer chez moi. Je ne crois pas que je retournerai un jour au Kurdistan... non, jamais."

En attendant, Rêbaz et les autres tournent en rond. À quatre mois seulement des Jeux Olympiques de Londres, ils craignent le renforcement annoncé des contrôles policiers. S’ils ne passent pas maintenant, les migrants savent qu’ils resteront bloqués là encore longtemps.

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