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A Calais, un jour d'errance avec Osmane

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A Calais, un jour d’errance avec Osmane

4 novembre 2012 - Libération - Haydée Saberan

Reportage Dix ans après la fermeture de Sangatte, des centaines de migrants survivent de squat en squat, espérant rejoindre l’Angleterre.

Jeudi, 18 heures, à la « distrib », l’aire des repas pour les migrants de Calais, sous les auvents d’un parking entouré de grilles, près du port. Osmane, bonnet bleu sur la tête, rit, gêné. Ce boulanger de 32 ans, Soudanais du Darfour, a accepté qu’on le suive vingt-quatre heures dans sa vie de sans-abri migrant de Calais, mais on tombe mal : son squat, une maison en ruine, vient d’être visité par la police. Osmane se gratte la tête : « Ce soir, il vaut mieux éviter mon squat. Attendez là, j’arrive. » A côté, dans la file d’attente, comme tous les soirs, il y a des Afghans, Iraniens, Erythréens, Egyptiens, Syriens : environ 200 personnes au repas de l’association Salam, sous le vent et la pluie fine. Ils sont peut-être 300 dans la ville, environ 700 dans la région, selon les associations. Ils vivent dehors, ou dans des abris de fortune, en attendant de passer en Angleterre. Une partie a renoncé et demande l’asile en France. D’autres ont le statut de réfugié. Tous sont sans abri depuis la fermeture du centre de Sangatte aux nouveaux arrivants, il y a dix ans.

Les bénévoles tendent une barquette de riz chaud au thon, deux bananes, des paquets de dattes et de cacahuètes. La nuit, la vie se passe à courir, entre les camions du port et les rails du tunnel sous la Manche, ou à dormir sous un abri. Le jour, à marcher, de la « distrib » aux douches, des douches à l’hôpital, de l’hôpital au squat. Et puis à chercher un nouveau squat, à chaque fois que la police en ferme.

19 heures. Le repas

Barquette de riz à la main, voilà Mohsen et Vahid, deux Iraniens, étudiants, la vingtaine. Ils y croient, l’œil pétille. La dureté de Calais ne les a pas encore atteints. « On vit dans la forêt, on s’est fabriqué des cabanes », raconte Vahid à toute vitesse. On dirait un jeu. « La nuit dernière, ça n’a pas marché. Demain, si Dieu le veut, on sera en Angleterre. Le passeur nous attend sur le parking à 6 heures. » Le passage coûte entre 500 et 2 000 euros. Quelques milliers de plus s’il faut payer le chauffeur pour le passage dit « garanti ».

Mohsen et Vahid passent sans garantie. « Le passeur choisit ton camion. Si le camion part vers le port, le passeur te prévient par téléphone et tu éteins ton portable » pour ne pas se faire remarquer. Si le camion part dans le mauvais sens, « il faut faire du bruit, ou un trou dans la bâche et passer la main pour que le chauffeur te voie dans le rétroviseur » et qu’il laisse descendre. Vahid montre une entaille dans sa main : « Je me suis blessé en déchirant la bâche avec un coupe-ongles. » La barquette de riz finie, ils partent vers leur coin de forêt : « Demain, on se lève tôt. »

Voilà Osmane et son bonnet bleu. « C’est arrangé. » On le suit sur les trottoirs humides vers un autre squat, négocié pour la nuit avec des Soudanais. Il y a aussi Hussein, Nour et Omar, tous du Darfour.

20h30. Le squat

On se glisse dans le squat comme des chats par une chatière : un trou dans le bas d’une porte dont on a retiré des lattes, qu’on replace ensuite. L’intérieur est minuscule, 6 mètres carrés. Des fenêtres aux vitres intactes laissent passer la lumière d’un réverbère. Le sol tapissé de couvertures est interdit aux chaussures. Osmane est passé deux fois en Angleterre, une fois depuis Ostende, une autre depuis Calais. « Nous, les Soudanais, on passe sans passeur, sans argent, sous les camions. L’an dernier, je suis resté allongé douze heures, sur le châssis jusqu’à Londres. » Les deux fois, il a été refoulé. Il a erré en Suisse, en Norvège, en Hollande, au Luxembourg, en Belgique. « J’ai mes empreintes digitales partout. » En Suisse, il a fait de la prison : « Une punition, parce que j’étais revenu. Je n’avais pas choisi, les Belges m’avaient expulsé. »

Il a quitté son village en 2000, son pays trois ans plus tard. Il a été boulanger à Khartoum, vigile et cuisinier à Beyrouth. « Si j’avais de l’argent, je retournerais à Beyrouth. J’y vivais mieux qu’ici. » Quand il a traversé la Méditerranée, « 15 passagers sur 45 sont morts noyés ». Toute sa famille est au Soudan, éparpillée dans des camps de réfugiés différents. Y retourner ? « Je suis parti pour ne pas être enrôlé dans l’armée et me battre contre mes frères. Je risque ma vie, je suis suspect du simple fait d’être parti, aux yeux du gouvernement, comme des groupes rebelles. » Il veut demander l’asile en France. L’association qui le suit lui a conseillé d’attendre six mois. Pourquoi Calais ? « Tu es dehors, mais nourri. » Il trouve la police plus calme qu’en 2011. « Ils ne t’aspergent plus de gaz lacrymogène. »

22h20. La nuit

Dans le squat, Osmane baille, Nour s’en va : il dort chez un Calaisien, depuis son coma. Un migrant ivre l’a tabassé, il a maintenant des problèmes à l’œil. L’autre a pris de la prison ferme. Omar et ses deux amis s’installent en rang, sous leurs maigres couvertures, la tête près du froid de la porte. Soudain, du bruit dehors. On chuchote. La police ? Non, deux ou trois éméchés. Hussein jette un œil par la fente, mort de rire : « Des Egyptiens. » Un orage éclate, mais la nuit est calme, à peine troublée par un des hommes qui ronfle.

9 heures. Le réveil

Osmane ouvre les yeux. « Tu as rêvé ? » demande-t-il. Oui, et lui ? « Moi, je ne rêve plus. » Direction la douche du Secours catholique. Il faut attendre un bus de l’association, qui mène à l’extérieur de la ville. A l’abri d’un auvent, près du port, ils sont déjà une vingtaine à attendre. Voilà le minibus. Osmane et Hussein bondissent, il n’y a que sept places. L’abbé Dominique, prêtre-ouvrier, offre du café et du thé à ceux qui restent pour attendre la prochaine tournée.

12 heures. Les douches

« Welcome to the showers », dit la pancarte, dans la cabine de chantier. Thérèse et Denise, bénévoles d’Emmaüs, distribuent savon, rasoirs, shampooing. « C’est toute la journée, dit Denise. Il y a parfois des tensions mais, au fond, pas tant que ça, vu le nombre. » Pour dire « gant de toilette », « brosse à dents », « coton-tige », elle parle avec les mains. Antoine regarde Osmane qui sort de la douche : « Alors ? Trente minutes de bonheur ? »

13 heures. La maison

A la « distrib », l’association Belle Etoile donne des pâtes au thon et au piment. Il pleut. Une heure après, devant une maison abandonnée, coincée entre deux habitées. Osmane pousse la porte, c’est sombre, du papier peint rococo, il pleut dans une des pièces. C’est là qu’il vivait jusqu’à la veille, avec un copain. Mais deux Afghans sont venus. Osmane et le copain ont refusé de partager. Les Afghans ont sorti un couteau. Le voisin a appelé la police. Osmane entre dans sa « chambre », un matelas par terre, des couvertures. On éternue. Des restes des lacrymogènes de la veille ?

La bonbonne de gaz d’Osmane a disparu. Le voisin ? On sonne chez lui. Il ouvre, poli. « Oui, c’est moi qui l’ai. La police m’a dit de la prendre, à cause des risques d’incendie. On sait que c’est pas facile pour vous, mais il faut trouver une autre solution. » Osmane : « On ne veut pas vous déranger. C’est pour ça qu’on n’est que deux à vivre ici. » Le voisin rend la bouteille.

15 heures. L’hôpital

La permanence des soins de l’hôpital (Pass) pour les sans-abri est pleine à craquer. Dans la salle d’attente, Africains et Afghans regardent à la télé un film indien, une histoire d’amour à l’eau de rose. Ils rechargent les portables, sèchent leurs chaussures, prennent une douche. Osmane veut un produit antilacrymo. « Un produit contre les gaz ? Non, je n’ai pas », répond le médecin. Il lui prescrit des antihistaminiques, contre les allergies.

18 heures. L’échec

Retour à la « distrib ». Vahid et Mohsen déboulent à la fin du repas. Ils ont manqué leur passage, se sont retrouvés à Dunkerque. Le chauffeur les a fait descendre avec un fusil. Ils sont trempés, mais de bonne humeur. Ils ont faim, mais il ne reste plus rien. Osmane sort des bananes de sa poche et leur offre.

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